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Michel Simonis

Le djihadisme européen reflète la crise du politique
Article mis en ligne le 26 octobre 2015
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Une opinion de Farad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Plusieurs dizaines de milliers de jeunes européens sont partis vers la Syrie. Ce djihadisme se produit dans une période de crise où ce qui charpentait la vie collective a perdu sa capacité de créer du sens collectivement partagé.

7 août 2015

Les guerres civiles dans le monde arabe n’ont attiré, par le passé, qu’un nombre fort limité d’Européens musulmans ou convertis. Face à la migration des jeunes Européens vers la Syrie pour rallier l’organisation de l’Etat islamique (OEI), nous sommes face à un fait majeur qui renvoie autant à la situation en Syrie qu’au malaise de ces jeunes, issus du prolétariat comme des classes moyennes, s’aventurant dans l’entreprise djihadiste.

Comment expliquer ce phénomène ? Il y a un sentiment d’injustice profond devant le drame syrien. Il y a aussi un sentiment "humanitaire" qu’expriment en particulier les jeunes des classes moyennes, et qui les pousse à agir. L’affrontement de la mort est le vrai tremplin qui les fait passer de cette enfance mal assumée à la plénitude de leurs facultés. Mais il existe une dimension fondamentale du malaise des jeunes, quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent : celle d’un horizon bouché. Pour les jeunes des quartiers populaires, le politique est l’affaire des autres, ils n’y trouvent aucune promesse d’ascension sociale. Pour les jeunes des classes moyennes, le politique ne parvient plus à leur assurer un avenir comme citoyens actifs, dotés d’un travail, l’Etat-nation régulant leur vie économique et sociale et encadrant les disparités de classes.

Construction citoyenne

Ce malaise est la conséquence de l’effondrement du politique comme forme de sacré immanent. L’utopie politique ayant disparu, la réalisation de soi cherche d’autres horizons et le religieux djihadiste présente cet attrait majeur de combiner la "libération" de l’individu ici-bas et dans l’au-delà.

En France, depuis la révolution de 1789, le politique a joué un rôle majeur dans la définition de soi des citoyens. Il s’articulait autour d’un pôle essentiel : la promotion socio-économique et politique des citoyens et une intersubjectivité fondée sur la conviction de bâtir une nation dans une communauté de destin. Même pauvre, le citoyen pouvait espérer s’en sortir, non seulement à titre individuel, mais en s’identifiant à une cause universelle. Le politique jouait un rôle fondamental dans la prise en charge de leur dignité. On pouvait être pauvre mais digne, l’identification à la cause commune des prolétaires permettant le dépassement de la condition matérielle vers un idéal de société conjugué au futur. Cette construction citoyenne a volé en éclats depuis quelques décennies. C’est à présent la peur du déclassement social qui étreint les jeunes. Leur trait commun est désormais l’absence de confiance en l’avenir, d’espoir.

Or, le djihadisme en reconstruit, mais sur de fausses prémisses ignorées par les jeunes, en quête d’une utopie qui donne sens à leur vie. Cette utopie pèche par excès et par défaut. La conséquence en est une vision politique hyperrépressive et hyperrégressive, mais qui au début échappe à la vigilance des jeunes.

Une Europe où le politique est en panne et où aucun projet global de société ne se conjugue au futur est propice à des formes mythifiées de politisation où la promesse du bonheur sur terre au nom d’une néo-oumma fantasmatique et d’une vision héroïque comme guerrier de la foi confèrent un sens à l’existence.

Un imaginaire post-national

Le djihadisme procède d’un nouvel imaginaire transnational qui révèle en Europe la crise de l’identité nationale. Des jeunes de tous horizons se ruent vers la Syrie pour défendre le califat autoproclamé de l’OEI comme expression d’un nouvel universalisme. Sa dimension répressive est occultée par un romantisme naïf et désincarné, lié à la virtualité de la Toile autant qu’à une vision de l’avenir qui a déserté l’Europe. Ce nouvel imaginaire s’ancre chez les post-adolescents dans un désir de passer à l’âge adulte par un rite de passage guerrier. Celui-ci opère au sein de cet imaginaire post-national qui fait désormais fi de la Nation et exprime l’aspiration à se fondre dans l’universalité mythifiée d’un empire où tous les musulmans, métaphoriques ou réels, se retrouveraient par-dessus leur spécificité nationale.

Cet état de fait est lié à l’incapacité de la Nation à assurer à l’individu juvénile une citoyenneté active qui devrait se décliner par la perspective d’une vie décente et digne, avec le minimum de certitude de s’assumer dans le travail et dans le "vivre ensemble" selon la justice économique et sociale.

Retrouver le sens du sacré

La désaffection du politique ouvre la voie à un "religieux ensauvagé", d’autant plus que le religieux traditionnel a été évacué par une hypersécularisation et que le religieux islamique est inhibé dans son institutionnalisation par l’hyperlaïcisme. Dans les classes moyennes, l’appel du djihadisme doit être compris autant par l’attrait d’un monde irénique que l’OEI fait miroiter aux yeux des jeunes que par le sentiment de vide qui les assaille dans un univers d’où le sacré est banni sous une forme quasiment inconsciente. La désacralisation globale et plus globalement, la perte du sens du religieux libèrent l’imaginaire vers de nouveaux horizons hiératiques où la jeunesse va chercher un sens qui lui échappe. La désinstitutionnalisation du christianisme en Europe "ensauvage" le religieux et conduit la quête du sens vers le sectarisme sous toutes ses formes. Il s’agit d’une forme d’émancipation pour certains, mais, pour d’autres, d’un abandon angoissant de l’individu à l’absence de repères eu égard au sacré.

Le djihadisme combine plusieurs registres qui tiennent à l’exotisme d’une foi proposant un sens robuste du sacré et dont l’intransigeance même rompt avec la dilution du hieros (sacré) dans la société contemporaine. Les nombreux clivages au sein des familles favorisent par ailleurs la quête du sens en relation avec un sacré répressif qui se substitue à l’absence d’autorité. L’autoritarisme inflexible au sein de l’islam radical est dès lors désiré, justement pour son excès de répressivité.

Tout se passe comme si une partie de la jeunesse combinait la quête de l’aventure, le romantisme révolutionnaire, l’aspiration à faire l’expérience de l’altérité (le sacré) et la volonté de s’éprouver en se soumettant de plein gré à une forme répressive de sens.

L’attrait de la mort volontaire

Le vide du politique, en dernier ressort, explique l’engagement des jeunes jusque dans la mort. L’exercice de l’héroïsme juvénile donne sens à une mort voulue et assumée, à l’encontre de la lente et insidieuse mort sociale qui guette les jeunes. L’OEI devient l’opérateur magique de cette mutation du sens de la mort. Les jeunes filles ne sont pas en reste : elles montrent autant d’attrait pour la violence que les hommes et surtout, elles entendent rompre avec l’instabilité moderne de la famille grâce au mythe du mariage solide contracté avec les djihadistes. A l’angoisse de la solitude moderne on substitue une union mythique scellée dans le martyre masculin et l’abnégation féminine, tout cela sur fond d’une guerre qui paralyse les facultés mentales et engendre un sentiment euphorique de participation à une vie flamboyante, à une fête sanglante. Le ludique rejoint le tragique pour cette jeunesse qui s’est découverte seule face à un monde dont elle ne maîtrise pas les ressorts.

Solitude vis-à-vis du monde libéral où la précarité de l’emploi rejoint l’individualisme atomisé du "chacun pour soi" et engendre un sentiment d’indignité que l’individu attribue à ses propres déficiences, faisant le bilan de ses échecs dans le monde du travail. Jadis la citoyenneté se déclinait par la stabilité du travail et la participation à la politique. A présent, ces deux composantes majeures de la citoyenneté ont volé en éclats. Dans le monde de la guerre à outrance, le sentiment de solitude oppressant ne disparaît qu’au profit de la mort réelle, d’autant moins crainte qu’elle semble ne pas vous atteindre, jusqu’au moment fatal où elle vous emporte, en dépit du sentiment d’immortalité des post-adolescents en quête de sensations fortes. Par l’expérience djihadiste se recrée un mythe, un sens sacré qui se substitue au vide laissé par le politique. Le libéralisme économique, loin de le combler, l’accentue au contraire.

*Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction de La Libre.

Opinion Publiée dans LLB vendredi 07 août 2015

*La version intégrale de ce texte est à lire sur http://orientxxi.info




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