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Michel Simonis

Recherche médicale nazie : le paradoxe
Article mis en ligne le 24 septembre 2012
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A la croisée des débats sur la comparaison des civilisations et la question de l’amiante.

Matière à réflexion !

Le lien entre l’usage de l’amiante et l’émergence de cancers est une réalité connue depuis bien plus longtemps qu’on ne le pense. Aussi incroyable que cela paraisse, la reconnaissance de ces cancers comme maladie professionnelle date de 1943.

Et le pays qui opéra cette reconnaissance était l’Allemagne.
Dans un ouvrage provocateur publié à la fin des années 90, le professeur Proctor (diplômé d’Harvard et professeur d’histoire des sciences à Stanford) a montré que si la science nazie était une "science de mort", en parallèle, ses médecins pouvaient mener des recherches sérieuses voire pionnières. On ne s’en étonnera pas compte tenu du niveau de développement économique, scientifique et technologique de l’Allemagne à cette période - qui avait glané jusque 1933 une grande proportion des prix Nobel en sciences dures.

La dictature nazie et l’antisémitisme ont certes lourdement appauvri la science allemande, mais il restait assez de savants de niveau mondial pour faire avancer les connaissances (tant que l’on n’abordait pas les aspects délirants de la "science raciale"). La recherche sur les causes du cancer et le développement de politiques publiques de prévention se développèrent de façon étonnante sous le 3ème Reich. Le parallélisme entre ces recherches utiles et une implication de la même médecine nazie dans les aspects les plus sombres du régime (euthanasie des handicapés, génocide, expérimentations humaines sur les détenus des camps) a sans doute contribué à leur oubli après la Seconde Guerre mondiale. Il est en effet plus rassurant de voir le nazisme comme étranger à notre civilisation technicienne et fondée sur la science que comme un bourgeon perverti de notre propre modèle culturel. [1]

Ne perdons pas de vue en effet que le nazisme s’est développé dans un des pays les plus civilisés et développés d’Europe à l’époque. Dans un sens, il est né au cœur de notre modèle civilisationnel. Le nazisme peut être entrevu comme une forme (pervertie) d’utilitarisme - à savoir une philosophie visant la maximisation du bien "collectif" (défini selon les termes des nazis en une volonté du gouvernement de maximiser la qualité "raciale" de la seule collectivité allemande en vue de la rendre plus "efficace" et par là rendre le pays plus puissant), collectif lui-même défini de façon étroite (les seuls Allemands en bonne santé et non-juifs).

Si la "vision globale" du nazisme (son racisme fondé sur une hiérarchie des races et la vision délirante du caractère "nuisible" d’une série de populations - juives, tsiganes ) nous fait bien sûr horreur, on ne peut nier que l’idée d’un gouvernement se basant sur une forme de science pour améliorer la société ne nous est pas totalement étrangère. Les idées d’eugénisme étaient de plus à l’époque assez répandues (et en Scandinavie comme aux USA une pratique de stérilisation de personnes handicapées s’est poursuivie bien après la défaite du nazisme, au nom d’arguments utilitaristes - éviter le développement de populations vues comme "non-rentables" et coûteuses).

Dans la perspective de maximiser la "qualité" physique du peuple allemand, le gouvernement nazi s’est senti une responsabilité particulière dans la lutte contre des habitudes nuisibles pour la santé (alcoolisme mais surtout tabagisme). La recherche scientifique allemande de cette époque a ainsi établi le caractère cancérigène du fait de fumer. Elle s’est aussi intéressée au lien entre amiante et cancer. Il faut noter que dès la fin du XIXe siècle, on a été intrigué par le lien entre présence de particules d’amiante dans l’environnement de travail et santé des travailleurs. Ce fut le cas en Angleterre (Lucy Deane, 1898 - inspectrice du travail pour le gouvernement ; Murray, 1899 - docteur) et en France (une étude de 1906 par Denis Auribault, inspecteur départemental du travail à Caen).

Dès 1931, une réglementation du travail est mise en place en Angleterre pour protéger les travailleurs. C’est en Allemagne cependant que les travaux seront les plus novateurs. Comme tout cancer, le mésothéliome (cancer de la plèvre) présente une longue période d’incubation. C’est dans les années 30 qu’on commence à voir des nombres significatifs de travailleurs atteints (par exemple parmi les ouvriers des chantiers navals qui utilisaient la fibre). Les recherches allemandes furent selon Proctor "les plus complètes, les plus convaincantes et les plus précises dans leurs conclusions". Une série d’études publiées en 1938 concluent à l’idée que "l’asbestose est un facteur de prédisposition au cancer du poumon".

Les autorités allemandes prirent cependant la mesure du risque plus tôt encore. Dès 1936, une "campagne anti-poussière" fut lancée, prenant l’amiante comme cible principale. Un sous-comité pour l’amiante fut créé en 1937 au ministère du Travail, et des études scientifiques furent menées en recourant à la technologie de pointe de l’époque comme le microscope électronique de Siemens.

Ce comité, de plus en plus conscient du risque, renforça les normes d’exposition à la poussière dès 1940. Les recherches sur les mécanismes de la carcinogenèse furent fortement soutenues, menant en 1942 à plusieurs publications montrant notamment que "les travailleurs de l’amiante étaient enclins à souffrir d’une forme rare de cancer connue sous le nom de mésothéliome, un cancer des tissus garnissant l’extérieur du poumon", observe Proctor.

Plus fort encore : toujours selon le professeur, en 1943, "le gouvernement nazi fut le premier à reconnaître le mésothéliome et le cancer du poumon provoqués par l’amiante comme maladies professionnelles indemnisables".

Après la défaite nazie, la médecine allemande perdit fortement de son aura. L’horreur des crimes nazis contribua à l’oubli de tout ce que ce régime ressenti comme diabolique avait pu imaginer. De plus, la méthode poursuivie par les savants allemands pour établir le lien entre amiante et cancer n’obéissait pas aux préceptes de l’épidémiologie qui se sont imposés après la guerre. Il n’y avait en effet dans les années 40 pas assez de malades pour établir un lien statistique fort et l’approche allemande était de type clinique et pathologique. On peut in fine imaginer que les intérêts industriels des producteurs, leur lobby, mais aussi peut-être un calcul coût-bénéfices des autorités pondérant les risques liés au développement de cancers professionnels aux bénéfices non seulement économiques mais aussi en termes de vies humaines sauvées grâce à ce matériau résistant au feu ont pu jouer un grand rôle. Néanmoins il reste interpellant qu’en 2012 encore, 70 ans après ces recherches fondatrices, l’évidence du caractère cancérigène de l’usage de l’amiante fasse encore objet de débats et de procès.

Jean Luc DEMEULEMEESTER
Historien Professeur à l’ULB

La Libre Belgique, Mis en ligne le 17/02/2012

Notes :

[1Note. C’est moi qui souligne en brun certains passages. MS.




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