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Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

La conscience environnementale, condition d’une puissance soutenable ?
Par François GEMENNE
Article mis en ligne le 17 août 2018
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En 2009, un groupe de scientifiques reconnus, sous la conduite de Johan Rockström, a défini neuf frontières naturelles qui, si elles étaient dépassées, mettraient gravement en péril la vie sur terre. A ce jour, trois de ces frontières le sont déjà : la perte de biodiversité, le changement climatique et les émissions de nitrogène dans la biosphère et les océans.

Cet article ambitionne d’abord de montrer en quoi les crises environnementales représentent une menace pour la stabilité des Etats, et donc un élément de leur affaiblissement. "Nous tenterons ainsi de mettre en évidence la corrélation entre les dégradations – brutales ou graduelles – de l’environnement et les problèmes de sécurité intérieure, ainsi que les processus sous-jacents à cette corrélation. Dans une seconde partie, nous examinerons, a contrario, en quoi le développement durable peut constituer la condition d’une puissance soutenable."

"Puissance économique ensuite, à l’heure où beaucoup d’économistes érigent la croissance verte en modèle d’une nouvelle prospérité pour les pays industrialisés et la considèrent comme une voie de développement porteuse pour les pays du Sud."

François GEMENNE, "La conscience environnementale, condition d’une puissance soutenable ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 22/06/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/la-conscience-environnementale-condition-d-une-puissance-soutenable

Mots clés :
Changement climatique
Développement durable
Gouvernance globale
Multilatéralisme
Puissance
Environnement
Organisations internationales
Politique étrangère / diplomatie
Sécurité internationale


Extraits
Petites bulles pour donner envie de lire tout l’article...

Crises environnementales et stabilité des Etats

4- Comme en témoigne l’histoire récente, des catastrophes naturelles majeures peuvent mettre en cause la légitimité même des Etats et fragiliser leur souveraineté.

6- Plus récemment, ce sont les liens entre le changement climatique et les enjeux de sécurité qui ont mobilisé l’attention des chercheurs. De nombreux travaux établissent ainsi une corrélation historique évidente entre les crises environnementales et l’occurrence de conflits.

7- Si la causalité de la relation entre changements climatiques et conflits fait toujours débat, il semble en revanche indéniable que les pays fréquemment frappés par des catastrophes naturelles sont aussi beaucoup plus touchés par des conflits internes.

8- La raréfaction des ressources induite par le changement climatique combinée à leur inégale distribution pourrait ainsi provoquer des nombreuses crises humanitaires, qui pourraient à leur tour fragiliser la stabilité de plusieurs Etats, incapables de répondre aux demandes de leurs populations. La faim, en particulier, est un puissant moteur de troubles civils.

9- Plusieurs infrastructures critiques se trouveront également menacées : routes, voies ferrées et aéroports, mais aussi réseaux de distribution électrique, par exemple. L’accident de Fukushima a cruellement rappelé que nombre d’installations critiques étaient situées dans des zones extrêmement vulnérables.

10- Enfin, le changement climatique, combiné aux catastrophes naturelles et à d’autres dégradations de l’environnement, pousse chaque année des millions de personnes à quitter leur lieu d’habitation pour chercher refuge ailleurs. Même si ces mouvements de populations sont impossibles à chiffrer à l’heure actuelle, il est clair que l’environnement est devenu un facteur majeur de migrations, dont l’importance ira sans nul doute croissant.

11- Qu’elles soient associées au changement climatique ou à d’autres catastrophes naturelles, les crises environnementales constituent donc d’importantes menaces pour la stabilité et la sécurité des Etats, capables de saper les fondements de leur puissance. Cette menace peut bien sûr prendre la forme de conflits, mais aussi et surtout de crises de légitimité liées à la raréfaction des ressources, à la destruction d’infrastructures critiques ou à des mouvements internes de populations. Mais à l’inverse, peut-on imaginer qu’une plus grande attention portée à l’environnement puisse constituer à l’avenir un ressort essentiel de la puissance ?

Le développement durable, ressort de la puissance ?

15- Relativement confidentielles à leurs débuts, les négociations sur le climat, en particulier, semblent incarner aujourd’hui tous les manquements, toutes les faiblesses de la coopération internationale. Elles sont aussi l’occasion de reconfigurations géopolitiques, de coalitions inédites et d’affirmation de la puissance de certains.

16- De récentes recherches ont montré que la raréfaction des ressources en eau avait plutôt tendance à renforcer la coopération entre les pays qui se les partageaient (Kallis et Zografos 2014). Mais elle peut aussi être source de tensions : outre les cas bien connus des tensions entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan relatives à l’assèchement de la mer d’Aral ou entre la Palestine et Israël à propos du partage des eaux du Jourdain, il est impossible aujourd’hui de comprendre les relations entre l’Inde et le Bangladesh en faisant abstraction des questions d’environnement. Partage des eaux des grands fleuves d’Asie du Sud-Est, gestion des barrages ou flux migratoires liés aux catastrophes naturelles sont autant de sujets de tension entre les deux pays, qui seront bientôt séparés par une barrière de sécurité que l’Inde a commencé à construire sur sa frontière avec le Bangladesh.

17- Alors qu’économie et environnement sont si fréquemment opposés, les Etats les plus vertueux en matière d’environnement sont-ils freinés dans leur croissance économique ?

18- Depuis la révolution industrielle, de nombreux scientifiques estiment que nous sommes rentrés dans l’Anthropocène, un nouvel âge géologique dans lequel l’activité humaine est le facteur prédominant de transformation de la terre. C’est bien entendu le développement exponentiel de l’économie qui est le principal responsable de la crise environnementale actuelle, supplantant largement tous les autres facteurs naturels. Pour ne prendre que le cas du changement climatique, la corrélation a toujours été très forte entre la courbe de croissance de l’économie et celle des émissions de gaz à effet de serre. La croissance économique, qui reste l’objectif principal des politiques économiques de la plupart des gouvernements, mène donc également à la catastrophe écologique.

19- Plutôt que d’envisager la décroissance, comme le font certains aujourd’hui (e.g. Sinaï 2013), les organisations économiques internationales ont préféré promouvoir les concepts d’économie verte ou de croissance verte, qui permettraient de combiner une croissance économique soutenue avec des réductions significatives des émissions de gaz à effet de serre, qui seraient elles-mêmes génératrices d’emplois et de croissance.

Conclusion

21- Il n’est plus possible aujourd’hui de comprendre les problèmes environnementaux sans tenir compte de leur dimension intrinsèquement politique.

22- A plus long terme, pourtant, la conception classique de la puissance économique, exprimée par des indicateurs comme le produit intérieur brut ou la croissance, contient en elle-même la mort annoncée de cette puissance.

23- Pour être soutenable, la puissance doit nécessairement être partagée. Les problèmes environnementaux sont en effet avant tout des problèmes distributifs, qui trouvent leurs racines dans une répartition inégale des ressources, des bénéfices et des impacts. Dans sa conception actuelle, la notion même de puissance suppose un rapport de domination, d’inégalité. Tant que ces rapports perdureront, la crise environnementale ne pourra être endiguée et constituera une menace pour la puissance. A l’heure de l’Anthropocène, la crise environnementale impose aujourd’hui de repenser le concept même de puissance, qui devra être, demain, collective et partagée.


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