Sens critique, “vérités" scientifiques et théories du complot. Chapitre 3 : débat sur la vérité
Article mis en ligne le 14 mai 2020
dernière modification le 31 mai 2020

Un homme qui a de la fièvre a chaud
Donc un homme qui a chaud a de la fièvre.

C’est un sophisme construits sur un raisonnement non valide.

Pour Luc de Bradandere, philosophe d’entreprise, un sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force.

Comment les combattre ? En retrouvant la force de la "critique" dans le sens philosophique du terme.

Suite des Chapitre 1 et Chapitre 2

1. Le grand retour des sophistes

Le sophisme est une argumentation qui donne l’apparence d’un raisonnement valide, alors qu’elle a été volontairement trafiquée pour distraire ou induire l’interlocuteur en erreur. Le sophisme n’est pas une pensée, c’est une arme qui vise avant tout à éblouir et à piéger un autre.
On a du mal à réfuter l’argumentation car la faille y est subtilement dissimulée.
Sur ce qu’on appelle étrangement les réseaux "sociaux" beaucoup se parlent sans écouter et communiquent sans personne en face d’eux. Les dialogues solitaires y côtoient les monologues à plusieurs. Et les fake news ne sont jamais que l’expression moderne de cette indifférence à la vérité qui caractérisait les sophistes de l’Antiquité.
Aujourd’hui, la technologie offre un moyen supplémentaire aux ennemis de la vérité : les images falsifiées. Dans le cas d’une vidéo bien truquée, le mensonge est pratiquement indétectable et les imposteurs disposent là d’une arme de persuasion massive.
Face aux cybersophistes, il nous faut une arme de réflexion massive. Il nous faut retrouver la force de la "critique" dans le sens philosophique du terme.
La pensée critique est une vigilance de tous les instants par rapport à soi tout autant que par rapport aux autres. Elle n’est liée à aucune discipline particulière. Loin d’être un savoir, la pensée critique doit les traverser tous. Elle se situe quelque part entre deux positions extrêmes, car la mise en doute systématique n’est pas plus éclairante que la confiance aveugle. Elle veut conserver les avantages du scepticisme sans pour autant devoir payer le prix de l’ignorance.
La pensée critique, c’est faire confiance avec discernement.
(LLB ; 10/5/2020)

2. Cacophonie.

Télévision, réseaux sociaux, quotidiens en ligne : la production désordonnée de discours de toutes sortes crée incertitude et angoisse. La demande de sens est plus forte que jamais.
“Une des retombées des événements que le monde vit actuellement est la production foisonnante et désordonnée de discours de toutes sortes. Cette polyphonie (ou cacophonie) des propos auxquels chacun est exposé produit de l’incertitude, qui génère l’inquiétude”, dit le linguiste Jean-Marie Klinkenberg, que nous retrouverons pour conclure ce chapitre.

Dans la crise du Covid19 que nous vivons, le discours des experts est souvent “on ne sait pas”. Pour Yves Collard, c’est une situation difficile à vivre, et le faire admettre, c’est encore plus difficile. “Méfions-nous des gens qui savent trop. Il y a plusieurs vérités qui surgissent, qu’on découvre petit à petit et ça prend du temps de savoir. Devant la peur, le temps est en porte à faux.”

Il y a la vérité médicale, mais il y a aussi la vérité conspirationiste, et la vérité éthique. Tandis que la réalité, elle, on ne la connait pas.
Il y a ainsi une quantité de biais cognitifs qui sont à l’oeuvre. Si une information correspond à ce qu’on sait déjà, on va la tenir pour vraie. Si deux informations apparaissent en même temps, on va forcément être tenté de penser qu’il y en a une qui est la cause de l’autre.
Souvent, au fur et à mesure qu’on se documente, on consulte les mêmes sources, parce qu’elles conviennent à notre représentation du monde. Et si par malheur, il y a une source opposée, qui vient nous contredire, on va la balayer d’un revers de la main.

Nous sommes habitués à avoir une réponse immédiate à une question qu’on se pose, c’est un réflexe qu’on a tous. Mais dans cette pandémie, on découvre tous les jours des choses nouvelles, et il va falloir du temps pour savoir vraiment. Non seulement la réponse est différée mais on a aussi des réponses multiples, parce que pour la première fois de notre histoire, il y a des milliers de laboratoires qui travaillent sur ces questions et élaborent des solutions différentes.
Ce qui ajoute à la confusion, c’est que les réponses apportées sont différentes selon le pays d’origine, chacun apportant au même problème des solutions institutionnelles différentes (Suède, Allemagne, Asie…), ce qui ajoute énormément de confusion dans l’esprit des gens.

La volonté des gens est de trouver des réponses simples, claires, parfois raccourcies, parfois accompagnées d’explications minimales (Cf. les discussion autour du Professeur Raoult), car là où il y a du complexe, notre cerveau ne se sent pas à l’aise.

Il y a donc là un terrain propice aux rumeurs.
Dans le chapitre précédent, en déblayant le terrain des Fake news, nous avons répondu à la première “Quelle est la différence entre l’esprit critique et la théorie du complot ?
On a vu ce qu’il en était du complotisme.

Une autre de nos questions en suspens était “Quelle est la différence entre l’esprit critique et la théorie du complot ?
“Quand le contenu d’un texte ou d’une vidéo nous surprend, nous interpelle, mais que l’on ne parvient pas à savoir s’il s’agit d’une théorie complotiste, comment réagir ? Quelles sont les questions à se poser ?”

Yves Collard a montré en quoi répondre sur le contenu (comme l’a fait l’Institut Pasteur une fois de plus mis en cause), ne fait qu’ajouter à la confusion. “Le virus est dans l’antidote”, dit-il. Il faut plutôt faire une véritable déconstruction des fausses nouvelles.
C’est une des clés qu’il propose avec Media Animation, notamment dans le document pdf ci-joint.

Et il y a aussi le site FAKY.BE, une initiative de la RTBF pour évaluer la fiabilité d’une information.

“Retenons que la science n’est pas la vérité, c’est une méthode”, conclut Yves Collard, qui ajoute qu’il en est de même pour le journalisme.

Ce qui me fait penser au jeu de mot (en anglais) de Gregory Bateson dans “La nature et la pensée” : “science probes, not proves”, la science ne prouve pas, elle met à l’épreuve.

Alors à qui se fier ?

Des trois questions qui méritaient d’être approfondies, nous reste celle des publications scientifiques.

“Il y a en Belgique 11 millions de ministres de la Santé, 11 millions d’épidémiologistes , 11 millions d’experts en confinement et en déconfinement. Tous les Belges ont un avis sur ce qu’il faut faire et surtout sur ce qu’il ne fallait pas faire.” se gaussait l’éditorialiste de La Libre il y a quelques jours.
Je ne trouve pas cela si ridicule. Tant mieux si chacun est tenu informé et s’est forgé une opinion. Oserait-on penser cela en Chine ?
Au moins les gens ont eu le loisir de chercher à savoir, et beaucoup l’ont fait. C’est déjà mieux que les “brèves de comptoir” à l’emporte pièce. C’est la matière brute. Maintenant, à partir de là, il convient d’élaborer une pensée structurée, suffisamment ouverte pour permettre l’échange et la discussion, et c’est là qu’interviennent les profs, les parents, les éducateurs, les philosophes et les spécialistes des médias.

“Nous avons perdu, ces dernières années, une vraie culture du désaccord. Si je devais aspirer à ce que quelque chose émerge de cette crise, dans ce "nouveau monde", ce serait de retrouver une vraie culture du débat et du désaccord, celui qui nous a construits. On peut sortir grandi du fait d’avoir changé d’avis. Il faut réapprendre à changer d’avis, même si cela n’est pas facile”, dit Delphine Horvilleur [1]

Apprendre à penser, comme l’envisage Edgar Morin, c’est un des rôles de l’école. (voir le point 5)

3. Vous avez dit “scientifiquement correct ?”

Laissons la parole à Jean-Marc Ferry, Philosophe et Professeur l’ ULB.

“Que les médias fassent entendre au grand public les avis d’experts scientifiques et médicaux, c’est une évidence en l’état d’anxiété où la crise sanitaire a plongé une partie de la population. D’une façon générale, ce serait une bonne chose, de la part des grands médias, d’ouvrir largement feuilles et ondes à l’actualité scientifique, pas seulement à l’actualité politique.
Les scientifiques n’ont pas toujours un rapport simple à la publicité, les rivalités existent, comme en politique. À la rétention habituelle du savoir médical se mêlent des éclats de jalousie, lorsqu’un collègue, estime-t-on, "en fait trop". Le public se sent alors convié à prendre parti dans la controverse…

La démocratie se porte mal, lorsque, par exemple, des "révélations" aussi lourdes et gênantes que celles du professeur Montagnier, Prix Nobel de médecine, critiqué pour avoir avancé l’hypothèse que le coronavirus venait d’un laboratoire chinois, se heurtent à une levée de boucliers corporatiste, tandis que des animateurs télé s’empressent, sans plus d’enquêtes, de crier au “complotisme". Prenons garde à ce que d’aventure l’accusation de "complotisme" ne devienne l’arme d’intimidation massive au service des ennemis de la liberté.

Représentons-nous trois pôles d’un "triangle" délibératif : l’expertise scientifique, la décision politique, l’opinion publique. L’opinion publique articule le souhaitable ; l’expertise scientifique énonce le possible ; la décision politique réalise le compromis de raison entre, d’une part, ce qui serait attendu, réclamé ou espéré par les gens et, d’autre part, ce qu’un éventuel consensus entre experts scientifiques estimerait réalisable, ici et maintenant. Au demeurant, ce ne serait qu’un premier tour de piste. Le compromis arrêté par le politique ne clôt pas l’examen. Le but n’est pas d’empêcher la décision, mais de l’informer. Nos voisins allemands ont compris et inscrit dans leur pratique gestionnaire les vertus d’une "éthique de discussion", chère à Jürgen Habermas.

Certains conseillers-médecins n’avaient qu’une idée en tête : faire baisser la pression sur les services hospitaliers en voie de saturation. Soit ! Mais pour réaliser cet objectif, ils semblaient prêts à toute mesure "utile", techniquement parlant, au risque de perdre de vue - en même temps que leur sang-froid - les impacts économiques, mais aussi politiques et moraux. Les politiques, en revanche, ne peuvent pas se permettre une vision unilatérale. C’est ce que, depuis Max Weber, on nomme "éthique de la responsabilité”.

La supposée "communauté" des experts scientifiques a montré à l’envi sa division interne. Qu’elle soit éminemment faillible ne mérite en soi nul reproche. Mais qu’elle déclenche ses foudres contre ceux qui sortent du rang est plus problématique. On ne pardonne pas au professeur Raoult d’avoir fait primer l’urgence thérapeutique sur les procédures de la méthodologie droite.
On peut regretter

Que dans la "communauté scientifique”, un réflexe consistant à jeter le discrédit sur le contradicteur, sans réel débat préalable est regrettable. “Derrière ce regrettable, il y a du redoutable : la montée d’un "scientifiquement correct" donnant à craindre pour la liberté de la recherche. Je connais des scientifiques qui doivent faire profil bas, ayant appris qu’il est des choses que l’on a juste le droit de "penser en secret". Pour évoquer encore le cas Montagnier, pourquoi les résultats de ses études auraient-ils mérité d’être tout bonnement ignorés ? - réponse "scientifique" de Philip Ball, ex-rédacteur en chef de la revue Nature : "[…] pour une bonne raison, à savoir qu’ils sont absolument invraisemblables" (sic) ! Si l’invraisemblance devait justifier le rejet de théories, c’est le principal de la physique contemporaine qu’il faudrait récuser, tant du côté de la relativité générale que du côté de la mécanique quantique.

Pour revenir à la biologie moléculaire, rappelons que le grand Louis Pasteur avait été si durement contesté par ses collègues qu’il dut donner sa démission de l’École normale supérieure.

4. Pour une éthique délibérative

• Plus globalement, quelle place l’État prend-il dans nos vies à l’occasion de cette pandémie, alors que nous avons été prêts à suivre ses injonctions qui entravaient nos libertés personnelles ?

Nous pouvons librement limiter nos libertés. L’autolimitation individuelle est elle-même le principe d’une liberté commune. Si tous parlent en même temps, il n’y a plus de parole, en conséquence de quoi la liberté de parole n’a plus de sens. Cela vaut pour bien des règles de circulation et de comportement.

Les gens veulent de la “transparence”. Peu importe. que le mot soit à la mode. Son non-respect ne fait qu’alimenter les soupçons, les méfiances, jusqu’aux thèses dites “conspirationnistes".

Ces dernières années, mes (rares) interventions dans les médias avaient pour objet d’alerter contre une privatisation du politique, singulièrement, au niveau européen.
Par quoi se marque cette privatisation du politique, et comment la déjouer ?
Le phénomène est lié à une globalisation que l’on peut regarder aussi comme un projet de privatisation du monde. Il se marque par une extraordinaire extension de la sphère marchande, son intrusion dans le domaine de biens communs à l’humanité (semences, pharmacopée et autres brevets sur la nature), ainsi que par des transferts de pouvoir - dont celui de création monétaire - et une réversion systématique de valeur à des puissances privées, tandis que les États ne sont guère plus qu’"ordonnateurs" d’un espace néo-mercantile. Dans l’UE, les processus décisionnels se déroulent selon un style soit diplomatique de négociations discrètes (au Conseil), soit technobureaucratique de tractations semi-privées avec les groupes d’intérêt (dans les couloirs de la Commission).

Un telle privatisation du politique contribue au décrochement du système de gouvernance par rapport aux opinions nationales.

Il ne suffit pas de la déjouer. Il nous faut la combattre, par tous les moyens.

(Extraits d’un article de La Libre : "La montée d’un scientifiquement correct donne à craindre pour la liberté de la recherche")

Ignace Berten, dominicain belge, (Il enseigne à Domuni, la structure dominicaine d’enseignement à distance avec ses trois facultés, philosophie, théologie et sciences religieuses. Il collabore également à Espaces, une revue qui traite de Spiritualités, cultures et société en Europe. L’indépendance et l’ouverture d’esprit du père Berten, son engagement sociétal, lui ont valu quelques démêlés avec la Congrégation pour la doctrine de la foi. Dans “La sollicitude : un mode de vie évangélique” publié en 2020, une réflexion sur la sollicitude chrétienne, il aborde notamment les thèmes du pardon et de l’espérance, de l’émancipation vis-à-vis de la doxa, de l’engagement aux côtés des humiliés ou encore de l’insurrection contre l’injustice). veut montrer la fécondité, au niveau de la pratique des débats politiques, du concept d’éthique délibérative » tel que le définit Jean-Marc Ferry.
Il le fait à partir de “deux évènements récents, dans l’histoire de l’Église, qui ont prouvé le caractère opératoire de l’éthique délibérative : le dialogue avec les protestants sur la Justification, ainsi que celui qui a eu lieu avec l’Église syrienne d’Orient. Chaque fois il a été reconnu, de part et d’autre, que les visées étaient identiques, bien qu’une différence d’expression ait entrainé une mécompréhension réciproque. Il s’agit donc d’exemples concrets de reconstruction.

Certaines conditions doivent toutefois être réunies pour mettre en œuvre cette éthique délibérative. En effet, il est nécessaire d’avoir un cadre juridique satisfaisant. Mais Il faut aussi une volonté sincère d’entrer dans la démarche du consensus par confrontation. Pour un croyant, tout autant que pour les autres, cette volonté implique d’abord de s’exprimer de manière argumentée, ensuite, d’accepter a priori que d’autres conceptions puissent légitimement s’exprimer et être argumentées. Il doit également accepter que les arguments avancés dans le débat puissent éventuellement bouleverser ses propres convictions. Enfin, il lui faut accepter que la conclusion politique à laquelle aboutit la confrontation possède une légitimité qui la rend respectable, bien qu’elle puisse ne pas répondre à la totalité de ses propres exigences éthiques.

Plus que jamais nécessaire dans une période comme celle que nous vivons, il me parait intéressant de relier cette “éthique délibérative” au monde de l’enseignement. C’est Jacques Cornet qui va me permettre de faire le lien.

Dans une chronique récente, Jacques Cornet, président de Changements pour l’Egalité, “Les apprentissages à l’école du Covid”, se demande ce que nous révèle ce Covid ? ”

5. Les apprentissages à l’école du Covid

Jacques Cornet nous révèle, ou nous rappelle, que l’évolution de notre monde reste définitivement incertaine, indéterminée et conflictuelle…
Et parmi les évolutions incertaines, indéterminées et conflictuelles de notre monde, il y a celle de l’information, des processus de formation de nos représentations, attitudes et opinions. Le professeur Raoult a-t-il tort ou raison ? Parmi toutes les sources d’information, à qui se fier ? Telle affirmation sur le virus est-elle "scientifique" et qu’est-ce que la scientificité ? La manière de dire la science, d’en parler, d’expliquer est-elle objective et qu’est-ce que l’objectivité ? Qu’est-ce qui influence la crédibilité d’une information et qu’est-ce qui influence ma crédulité ?
Voilà un apprentissage passionnant, et urgent, que l’école doit assurer, dans tous les cours et à tout âge, dès la maternelle. L’école doit renoncer à apprendre ce qu’il faut penser pour apprendre à penser librement, renoncer aux arguments d’autorité pour exiger l’autonomie de jugement. Il ne s’agit plus de transmettre des morceaux de vérité à mémoriser mais de partir des vrais problèmes pour aiguiser le sens critique et user du savoir pour fonder son jugement.

Travailler la “reliance" et la “pensée complexe”.

L’école doit renoncer aux problèmes simples à réponse unique en cloisonnant les disciplines pour travailler la reliance (concept central de la pensée complexe d’Edgar Morin) entre les disciplines (pensée complexe, systémique, interdisciplinaire) et la reliance entre acteurs (pensée dialogique, reconnaissance des tensions et recherche pour les dépasser).

"Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît parce que tu risquerais de ne pas te perdre." Cette phrase est d’une grande sagesse car c’est très important de pouvoir se perdre, de penser qu’il y a des possibilités d’erreur, de demi-tour et de cul-de-sac. Les moments où l’on ne sait pas très bien où l’on va sont souvent les plus fertiles, dit Delphine Horvilleur. [2]

6. Quelles difficultés particulières pose aujourd’hui le débat sur la vérité ?

La vérité est polyphonique

Pour Jean-Marc Ferry, encore lui, dans un entretien du journal La Croix [3], “la vérité c’est la question philosophique. Il y en a d’autres, comme la liberté, mais la vérité est, à mon avis, au-dessus de toutes.”

Pourquoi ? Parce que la référence à la vérité est présupposée à toute affirmation, à toute expression même. Sans l’idée de vérité, les paroles que nous prononçons lorsque nous discutons ne nous engageraient absolument pas.

Nous sommes en difficulté avec la question de la vérité. Aujourd’hui, quand on est ouvert, non autoritaire, si l’on fait attention aux autres, etc., on admet une conception pluraliste de la vérité.

On dit volontiers : « À chacun sa vérité », en impliquant qu’il y aurait autant de vérités que de croyances. Or je pense que la vérité n’est pas plurielle. Elle est une. Ce sont nos croyances et nos convictions qui le sont. Je conçois qu’une idée soit plus ou moins bonne, mais elle ne saurait être plus ou moins vraie : elle est vraie ou fausse, de même qu’une affirmation en général. Ainsi, selon son concept, la vérité est absolue. On n’est pas dans le « plus ou moins ».

La vérité n’est pas plurielle mais elle est polyphonique : on la vise de différentes façons et sous plusieurs points de vue. Dans la discussion, ce qui se confronte, ce ne sont pas les vérités de chacun, mais les convictions de chacun, avec un enjeu de vérité. Cela fait signe vers une éthique de la discussion, où chacun s’écoute, argumente, s’ouvre aux raisons des autres, ainsi que l’entend le philosophe Jürgen Habermas.

• Comment organiser aujourd’hui le dialogue entre les convictions dans nos sociétés démocratiques ? Comment le réguler ?

J.-M. F. : Deux principes, énoncés par le philosophe Karl Popper, doivent structurer nos échanges : le faillibilisme et le criticisme. J’en ajoute un troisième, le perspectivisme. Reprenons-les.
Le principe faillibiliste consiste à assumer que je peux me tromper. Quand je dis quelque chose, quand j’énonce une conviction, il se peut que j’en sois tout à fait certain, mais par méthode, j’assume pouvoir me tromper. C’est une attitude de principe, un « comme si » pratique : je n’exclus pas d’être détrompé par quelqu’un.
Le faillibilisme se prolonge dans le criticisme. On ne se contente pas d’affirmer des positions, on expose ses raisons et on les soumet à l’épreuve de la critique. Pratiquement, on accepte de s’incliner si on juge que d’autres arguments que les nôtres sont meilleurs.
Quant au perspectivisme, il permet de surmonter l’opposition entre absolutisme et relativisme. C’est l’idée que le sens de nos propos n’est jamais indépendant du point de vue d’où ces propos sont émis.
Si l’on intériorise ces trois principes, cela ouvre des horizons intéressants, d’abord sur la question de la vérité, ensuite sur le rapport entre religion et politique.

• Vous proposez de mettre fin à « l’excommunication politique » du religieux. Pourquoi ?

Le philosophe John Rawls considérait que les valeurs et les conceptions du bien doivent rester privées, consacrant la division typique entre raison publique d’un côté et convictions privées de l’autre. Or nous entrons, me semble-t-il, dans une époque où on s’accommode mal d’un clivage interne à l’individu entre une part privée et une part publique. On veut la réconciliation. Une relation plus intime entre croyances privées et raison publique, conviction et responsabilité, valeurs et normes.
La réaction qui consiste à se rigidifier sur les principes de laïcité ne fait que donner raison à l’adversaire.

À cela s’ajoute le fait qu’aujourd’hui surgissent sur la scène politique des questions qui ne touchent pas directement à ce qui est juste, mais plutôt à ce qui est bien (ou mal).
La raison publique, formée dans le langage du droit, considère ce qui est juste. Mais elle est passablement démunie face à des questions sociétales touchant au bon ou au bien.

Lire l’article entier.

7. Conclusion

“Albert Camus a dit qu’il voulait être membre du parti de ceux qui ne sont pas sûrs d’avoir raison. J’adore cette expression. Or dans cette crise, beaucoup de gens n’ont fait que consolider des opinions qui étaient déjà les leurs. Ils interprètent la crise par le prisme de leur propre catégorie idéologique. Les anticapitalistes sont confortés dans l’idée que le capitalisme est une catastrophe. Ceux qui pensent, qu’au contraire, il faut accentuer la production industrielle et les échanges vous disent que c’est le moment d’intensifier la tendance. Chacun utilise la crise non pas comme une possibilité de l’erreur mais comme la démonstration d’une conviction déjà bien ancrée. Et ils vous disent qu’ils avaient bien prévenu le monde. Cette crise renforce les monologues idéologiques : confinées chez elles, beaucoup de personnes ne font que consolider leurs certitudes. Je m’inclus dans cette tendance. Je me rends que compte que j’ai utilisé ce temps comme une consolidation de choses que je croyais déjà. Il faut être capable d’une autocritique. Mais pour l’instant, les gens ont plutôt tendance à dire : je vous l’avais bien dit. On n’arrivera à sortir de ces monologues idéologiques que si l’on retrouve, j’y reviens, une culture du débat. La seule solution est d’être dans le dialogue.” (Delphine Horvilleur)

Enfin, laissons la parole à un linguiste, qui apporte encore un autre regard, Jean-Marie Klinkenberg (professeur émérite de l’Université de Liège, linguiste, membre de l’Académie royale de Belgique).

On voit que les réseaux sociaux font éclore de multiples vocations de virologue et laissent s’exprimer de toutes fraîches compétences en épidémiologie, on les voit s’emparer du débat scientifique, mais pour n’en conserver que la dimension compétitive et le transformer en une guerre de positions.
On voit le discours politique instrumentaliser ce discours scientifique…
On voit la pression journalistique exiger des certitudes de la part de celles et ceux pour qui il y a d’abord des interrogations.
Certes, depuis toujours, le politique convoque l’expert, et le journaliste relaie l’un et l’autre. Mais ce qui est neuf, c’est la radicalité de la contamination entre discours.

Cette nouvelle donne produit des effets sociaux qui n’échappent à personne. L’incertitude génère l’inquiétude.
Ce n’est pas de l’absence de sens dont souffre aujourd’hui l’homo covidiensis : c’est de l’hypertrophie des sens.
Si absence il y a, c’est plutôt celle des repères qui lui permettaient naguère de s’orienter dans sa propre pensée. Et on aboutit à ce paradoxe que l’incapacité à dire pousse à surdire.

“Les sciences du discours devront trouver le moyen de parler à l’homme et à la femme de la rue, pour les munir des repères dont ils manquent pour s’orienter dans la jungle des discours. Les équipements de protection dont nous avons besoin ne sont pas seulement des masques et des tabliers.”

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