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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Thierry Verhelst :
Culture et spiritualité dans un monde en feu
Article mis en ligne le 6 avril 2008
dernière modification le 28 mai 2008
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Voici quelques extraits du dernier livre de Thierry Verhelst : "Des racines pour l’avenir, cultures et spiritualités dans un monde en feu".

A peine plongé dans le livre, j’y découvre des échos qui résonnent en moi, et que j’ai envie de vous faire découvrir. Ils sont en lien avec beaucoup de pistes que vous trouvez sur ce site de l’Arc en ciel, comme vous en avez trouvé, - ceci dit pour ceux qui l’ont connu - dans l’Arc en ciel, le bulletin trimestriel que j’ai édité pendant de nombreuses années. Voici donc des "matières à penser" qui sont dans la continuité, mais qui, aussi, ouvrent de nouveaux horizons.

Il est temps de passer d’un mode de pensée à un autre

Dans les sociétés qui restent largement influencées par la mentalité traditionnelle, la réalité est appréhendée de manière synthétique. La pensée traditionnelle est moniste et holistique (du grec monos, un et holos, entier, global). Une grande partie des sagesses traditionnelles se méfie du "deux". Elles accentuent l’unité de tout dans un grand Tout caractérisé par l’interdépendance. "Todo hay que ver con todo" disent volontiers les Amérindiens : tout a à voir avec tout. Cette approche ne privilégie pas la division et l’analyse des phénomènes en termes de causes et d’effets comme le fait le savoir scientifique moderne, mais débouche assez naturellement sur la notion de l’union des contraires évoquée par le forgeron. Tant les taoïstes chinois que d’autres sages tel le philosophe grec Héraclite en étaient persuadés. "Vois l’Un en toute chose, c’est le "second" qui t’égare" s’exclame le poète mystique indien Kabir. Pour une partie importante des Orientaux, ce "second" n’est d’ailleurs qu’une illusion. Le monde n’est qu’apparence trompeuse (maya). Impermanents sont, pour les bouddhistes, le sujet qui observe et les objets observés. Même dans les cultures où l’on accorde à ces objets un statut réel et concret, on se les représente comme profondément reliés les uns aux autres et renfermant, derrière les apparences extérieures, une présence cachée. Il convient donc d’éveiller sa propre conscience afin de la purifier des émotions et attachements qui proviennent du mental et perturbent la vision claire.

Derrière les apparences

Le savoir traditionnel scrute au-delà des apparences. L’unité profonde de tout implique non seulement la méfiance à l’égard des divisions introduites par l’analyse mais aussi la conviction que tout est sacré. La connaissance traditionnelle ne saurait donc se cantonner dans une vision sécularisée et horizontale du monde. Derrière les apparences des objets, des évènements et les personnes, il y a une présence, une intention, un sens, une énergie, un feu.

Les Africains bantous portent un nom qui illustre bien cette attention à la profondeur intérieure. Muntu, le singulier de bantu, est un mot qui se compose de la syllabe ntu qui veut dire "être humain" et de la syllabe mu, ce qui évoque le "dedans". Ainsi, ce qui importe le plus dans l’être humain, c’est, pour eux, l’invisible qui l’habite. Le dehors de l’homme exprime un en-dedans qui importe davantage. Cet en-dedans invisible est sacré. En Inde on raconte volontiers qu’à l’origine les hommes étaient des dieux. Mais ils abusèrent tellement de leur pouvoir divin que Brahman voulut le leur enlever en le cachant quelque part où ils ne puissent le retrouver. Les autres dieux, convoqués pour trouver une cachette imparable, firent différentes suggestions. Les uns dirent de l’enfouir au centre de la terre, les autres de le jeter tout au fond de l’océan. Mais connaissant la propension des humains à fureter partout, Brahman n’était pas rassuré. "Nous cacherons le don divin au plus profond de l’homme", s’écria Brahman après mure réflexion, "car c’est le seul endroit où il ne pensera pas à chercher". Depuis lors, concluent les Indiens qui raffolent de cette allégorie, l’homme superficiel cherche et s’agite à l’extérieur alors que ce qu’il cherche se trouve en lui.

Voici un autre exemple qui illustre l’importance des raisonnements de type moniste ou holistique. Une jeune hollandaise médecin travaillant dans un village du Ghana en fit l’expérience qui suit. Elle avait diagnostiqué l’origine de nombreux cas de dysenterie. Ils étaient dus à la qualité douteuse de l’eau que buvaient les villageois. Elle essaya en vain de les persuader de bouillir l’eau avant de la consommer. Confrontée à cet échec, elle conçut une petite expérience pédagogique qui devait, pensait-elle, entraîner l’adhésion de tout un chacun. Elle promit au chef de village de démontrer, preuves à l’appui, pourquoi les gens souffraient de fortes diarrhées. Impressionné, le chef convoqua le village à une réunion en présence du médecin et de son microscope. Deux verres avaient été posés derrière celui-ci, l’un avec l’eau telle qu’elle sortait du puits et l’autre avec la même eau, mais préalablement bouillie pendant quelques minutes. Chaque villageois fut invité à faire une expérience captivante : le microscope braqué sur le premier verre révélait une foule de bestioles relativement épouvantables tandis que l’eau bouillie offrait le spectacle d’un liquide limpide et rassurant. Lorsque tous s’étaient assis devant le microscope et avaient pu faire ce constat, le médecin s’estima satisfaite. Mais un malaise planait. Le chef sut le formuler au nom de tous. Il remercia la jeune femme mais lui reprocha de ne pas avoir tenu parole. La doctoresse fut choquée : "Ne vous ai-je pas fait découvrir pourquoi vous êtes malades, ainsi que je m’y étais engagée ?". Le chef rétorqua : "Non. Vous nous avez expliqué comment on tombe malade. Mais vous ne nous avez pas montré pourquoi. Pour quelle raison un tel devient-il malade et l’autre, qui a bu la même eau, non ? A cette question-là, capitale, vous n’avez pas apporté de réponse ! Que se cache-t-il vraiment derrière cette maladie ?". Le savoir moderne s’intéresse à la question du Comment ? Il décrit le fonctionnement. Le savoir traditionnel s’intéresse surtout au Pourquoi des choses, à leur origine, qui peut être mystérieuse. Cette curiosité n’est pas exempte de crainte mais elle s’ouvre à l’au-delà du fonctionnel. Elle estime qu’il y a un sens, voire une intention derrière les évènements. Elle met en branle une interrogation fondamentale sur le sens. En Afrique, tout a une cause cachée et ce n’est pas un microscope qui la révèle.

(...)
Aujourd’hui, la rémanence de ces repères épistémologiques traditionnels et leur coexistence avec la connaissance scientifique moderne donne lieu à un mélange syncrétique d’expériences subjectives et de notions scientifiques dites objectives.
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Autre exemple de syncrétisme : la consultation médicale au dispensaire décidée sur base d’un diagnostic relevant de la divination par un nganga, c’est-à-dire un prêtre traditionnel en Afrique australe. On voit ainsi s’entrelacer le savoir scientifique moderne avec son efficacité et le savoir traditionnel avec sagesse. Le mariage entre les connaissances des guérisseurs, qu’on appelle maintenant « tradipraticiens », très au fait des pharmacopées traditionnelles et de toutes sortes de traitements psychosomatiques et spirituels, avec le savoir des médecins modernes donnent parfois de bons résultats. Un psychiatre brésilien s’inspire de l’ethnopsychiatrie de Devereux mise en oeuvre en milieu immigré à Paris, notamment par l’équipe du Pr. Tobie Nathan. Il pratique à Fortaleza, en collaboration étroite avec des guérisseurs appartenant au monde afro-indien de la macumba [1]. L’organisation mondiale de la santé (l’OMS), auréolée de son statut onusien et de la Convention d’Alma Ata qu’elle porta sur les fonds baptismaux encourage officiellement les gouvernements du monde à mettre en valeur les pharmacopées traditionnelles et les savoir-faire des tradipraticiens. Au Zimbabwe, un organisme officiel, l’Unaza, regroupe les médecins traditionnels - autrefois traités de sorciers - et dialogue avec l’ordre des médecins formés à l’occidentale. Le pays qui excelle dans cette collaboration entre les deux types de savoirs médicaux est la Chine. (...)
(p. 226 à 230)

La gauche et la spiritualité : raccommoder la déchirure

La gauche s’est constituée historiquement contre le pouvoir clérical accusé non sans raison de collusion avec les structures sociales injustes de l’Ancien Régime. Ce combat était nécessaire et fut libérateur. Mais en combattant l’institution cléricale, elle a aussi repoussé la spiritualité. Elle a ainsi jeté le bébé avec l’eau du bain. Une grande partie de la gauche croit encore utile d’écarter la spiritualité comme un luxe superflu voire une illusion douteuse. "Opium du peuple" avait dit Karl Marx en parlant de la religion bourgeoise qu’il avait observée autour de lui. La gauche qui est à la fois un des moteurs et un des produits de la modernité s’est souvent identifiée aux bouffeurs de curés.Cela ne serait pas si grave si cela n’était allé de pair avec une allergie à tout ce qui est spirituel. Ce terme est devenu carrément suspect, et se voit rangé au rang des accessoires fumeux et trompeurs.La gauche s’est ainsi tragiquement appauvrie.Non seulement sur le plan spirituel mais même sur le plan simplement humain. Cet auto-appauvrissement des militants de la gauche classique en Occident est une des difficultés qu’ils rencontrent dans la transformation positive, efficace et radicale de la société. On prête à Lénine cette observation sur son lit de mort : "Ce qui a manqué à notre révolution, c’est un François d’Assise !". Cela mérite réflexion.
(...)

La cécité spirituelle et religieuse des intellectuels de gauche en Occident a eu des répercussions négatives non seulement sur leur fonctionnement personnel mais aussi sur leur analyse des sociétés du « tiers-monde ». Faute de comprendre la prégnance du religieux auprès de ceux dont on prétend être solidaire, on passe à côté du secret de leur résistance dans l’adversité. On ne mesure pas bien la force de leur joie. La cosmologie et la religion sont les « logiciels » des peuples non-occidentaux. Ils en tirent une attitude de vie et des savoir-être que la lecture des sociologies laïques n’appréhendent guère.

Faut-il le préciser, cette critique de la gauche n’exonère nullement la droite. La pensée capitaliste relève, par le biais du productivisme et du consumérisme, d’un matérialisme pratique plus plat que le matérialisme philosophique du marxisme. La politique, tant de droite que de gauche (mais qu’est-ce qui reste de la gauche aujourd’hui en Occident ?...) est devenue un spectacle accablant. On ne sortira de ses « jeux-jeux » que par le haut, par la spiritualité, le sens du bien commun. Et une certaine remise en question de soi.
(p. 172 à 174)

Notes :

[1Adalberto BARRETO, L’Indien qui est en moi. Itinéraire d’un psychiatre Brésilien, Descartes & Cie, 1996




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