Habiter en oiseau

Introduction au livre d’Isabelle Despret.

Article mis en ligne le 17 avril 2021
dernière modification le 20 avril 2021

Mélange, sous ce titre choc, de considérations sur les errances de la recherche, ou plutôt celle des chercheurs, et sur une approche résolument alternative, subtile, profondément poétique, sans perdre sa rigueur scientifique, des questions que posent le territoire des oiseaux.

Linogravure de Michel Simonis

Au fond, avec ce titre et les extraits que j’ai mis en exergue parce que ce sont eux qui me parlent le plus, c’est en quelque sorte plonger dans une manière de voir, d’entendre et de ressentir en se mettant à la place des oiseaux. Cela me fait penser à cette histoire, que je crois vraie, du chimpanzé qui regardait par le trou de la serrure pour observer ce que faisait le chercheur dans son bureau. Si les oiseaux certes ne nous observent pas, ils ont sans doute une façon de percevoir la réalité et d’y réagir qui met en doute nos convictions et nos préjugés. (Il est vrai que je me suis souvent demandé si les oiseaux, sachant qu’on était là, tenaient compte de notre présence, ou même, parfois, y réagissaient par leur chant.)

Je sens aussi dans le livre, en filigrane parce que ce n’est jamais dit, des enseignements qui nous interpellent, et nous donnent à réfléchir sur notre propre façon de percevoir la réalité et de réagir. D’effectuer…

“J’allais l’oublier, écrit Vinciane Despret, la philosophie n’a pas pour tâche d’informer, mais celle de ralentir, de se désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords. Faire bifurquer quand cela va trop droit. S’allier à des puissances. Donner aux faits un pouvoir que l’on n’a pas et qu’il faut apprendre à construire avec eux, celui d’effectuer, d’avoir des effets et des effets inattendus.” (p. 107, à propos Gilles Deleuze et Félix Guattari dans le livre "Mille plateaux".)

Où suis-je ? se demandais Bruno Latour (Voir...).

Imaginons que les oiseaux se posent la question “Où suis-je ?” La réponse s’avère bien plus complexe et subtile qu’on pourrait l’imaginer.
Et la question est aussi “Qu’est-ce que je fais là ?” ou plutôt “Qu’est-ce que nous faisons là ?” Comment formons-nous un couple, ou des couples ? Qu’en est-il de mes voisins, de la même espèce et des autres espèces qui sont sur mon territoire, ou juste à la limite, ou juste à côté ? Que va-t-il se passer quand je serai rentré de voyage, de migration, au printemps ? Qui vais-je retrouver ? Sera-t-il aussi confortable, sans perturbation, qu’à mon départ ? Et mon chant ? Vais-je l’harmoniser avec celui des autres ? Comment vais-je le moduler, être créatif, aller dans la fantaisie ? Et mille autres questions.

Si vous avez suivi mon itinéraire à travers les quelques livres que j’ai lu ces derniers mois, vous saurez où j’en suis arrivé. C’est José Gualinga, de Sarayaku (Voir...), qui a le mieux exprimé mon point d’arrivée, résumé par Jacques Dochamps (Voir...) :

…ce que nous disent depuis toujours les peuples autochtones :
Tout est vivant, tout est sensible, intelligent, intriqué, relié.
Nous sommes un tout, immense,
et tout est empli d’intelligence et de conscience.
Nous sommes UN.
Tel est le message fondamental de la Frontière,
qui jaillira tôt ou tard de la forêt primordiale,
nous appelant à nous « reprendre »,
nous métamorphoser,
et à bâtir, enfin, un monde digne de ce nom.
"

Habiter en oiseau n’est pas loin…

Car il y a eu Bruno Latour pour faire la jonction :

“Je me trouve alors entre deux mondes : celui dans lequel je vis en citoyen de plein exercice, protégé par des droits, et cette autre enceinte, beaucoup plus vaste, plus ou moins facile à cerner, mais de plus en plus remplie et plus éloignée : le monde dont je vis. “
“Que veut dire étendre les frontières de mon pays, de mon peuple, de ma nation, pour inclure ce deuxième monde tel qu’il m’est peu à peu révélé ? Est-ce que je deviens l’habitant d’un autre corps politique ? C’est là que l’ethnogenèse commence à sérieusement dissoudre mes appartenances antérieures.”
“Chaque portion de mon corps, de ma niche, de mon territoire est occupée par d’autres pour mon bien ou pour mon malheur.”

Comment ne pas penser, alors, à ce que nous vivons pour le moment avec le Brésil ? Il est devenu évident que les forêts qui brûlent là-bas impactent notre climat et notre mode de vie ici. Merci Bolsonaro. En parallèle, la non-gestion de la pandémie là-bas a fait émerger des variants du virus qui risquent, en arrivant chez nous, de compliquer encore davantage notre gestion des soins intensifs et des vaccinations. Encore merci Bolsonaro.

Puisque les frontières ne sont plus ce qu’elles étaient, (ce qu’on croyait qu’elles étaient), que les bactéries et les virus font parties de mon corps, en se moquant des frontières, de la Chine au Brésil, qu’en est-il des oiseaux de mon jardin ?

La porte s’ouvre pour que je découvre “Habiter en oiseau” d’Isabelle Despret.

***

Pour l’introduire, je prends les choses à l’envers et je vous propose de découvrir la postface de Stéphane Durant.

Après quoi, je me permettrai de vous proposer quelques extraits du livre qui ont été particulièrement parlant pour moi, une fois dépassée la difficulté de lecture du livre.

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