Convergence de lectures - 6. Une suite, avec Bruno Latour

Bruno Latour : “Où sui-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres”

Article mis en ligne le 14 mars 2021
dernière modification le 16 avril 2021

“Il y a un an, au déclenchement du confinement, le philosophe-anthropologue Bruno Latour avait multiplié les textes pour proposer que cette catastrophe devienne une opportunité de repenser notre façon d’être au monde, afin aussi d’être prêt pour le choc à venir, plus radical encore, celui du réchauffement climatique.

Aujourd’hui, même si nos sociétés rêvent de repartir « comme avant », Bruno Latour ne désarme pas. Il voit déjà une prise de conscience générale qui empêche désormais d’être aveugle.

Il veut répondre à l’explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités et au déni politique de l’existence de la mutation climatique.

Il le publie chez les biens nommés Empêcheurs de penser en rond, car sous ses allures de réflexions agréables à lire, c’est une machine de guerre destinée à nous faire voir les choses autrement.” (Guy Duplat, La Libre du 25 janvier 2021)

Voir la suite de cette introduction au livre ICI.

De bien étranges batailles

(Où suis-je ? page 141)

Faire l’apprentissage du confinement, c’est essayer d’en tirer les leçons pour la suite, comme si le Covid pouvait servir de préparation, de répétition générale, pour quand nous serons de nouveau confinés par une autre panique devant une autre menace. Plus le confinement dure, plus il procède par à-coups, plus la leçon est dure, mais plus elle est durable : on ne sortira plus dehors ! Dehors c’est une autre enveloppe, un autre biofilm, une autre zone critique, qui se trouve en effet dans un état critique. « Tout le monde descend ; vous n’irez pas plus loin » (…)

Et c’est à ce sentiment de confinement que tu t’efforces de donner un sens positif ? C’est se moquer de nous ! Alors que nous étouffons derrière nos masques et que nous sommes tenus de rester à deux mètres de tous ces visages hémiplégiques, nos parents, nos proches ? Au contraire, nous voulons respirer à notre aise, à pleins poumons, aller de l’avant, redevenir insouciants, oui - et même prendre l’avion !
Voilà, ce n’est pas la peine d’aller bien loin pour reconnaître de nouvelles lignes de conflit : elles nous traversent les poumons. Nous voulons respirer comme avant, alors même que ceux qui prétendent « continuer comme avant » nous étouffent - et que nous conspirons avec eux. C’est tout le système respiratoire planétaire qui se trouve perturbé et à toutes les échelles, qu’il s’agisse du masque derrière lequel nous haletons, aussi bien que de la fumée des incendies, de la répression policière ou de l’écrasante température imposée jusque dans l’Arctique. Le cri est unanime : « Nous étouffons ! »
(…)

Cette guerre de tous contre tous je ne la ressens pas seulement comme autrefois par un pays qui en occupe un autre, mais par l’occupation indue de l’un ou l’autre des êtres qui me permettent de subsister. Tel insecte, tel produit chimique, tel métal, tel atome-oui, jusque dans les atomes- sans oublier le climat-ah, ce climat qu’on voudrait tellement, tellement oublier et qui ne nous lâchera plus ... Et cette occupation, cette prise de terre est multiforme et à toutes les échelles. Forcément puisque chaque citoyen vie dans un monde qui n’est pas celui qui le fait vivre. Les holobiontes ne peuvent jamais se définir par leur identité puisqu’ils dépendent de tous les autres pour avoir une identité. Par définition, ils sont toujours en porte à faux, en superposition avec d’autres dont ils dépendent.

Chaque fois qu’un activiste entre en contact avec moi, citoyen d’un État-nation, nous nous apercevons ensemble que les frontières de nos identités, de nos administrations, de nos productions, de nos techniques, et bien sûr de notre moi profond, ne sont pas pertinentes. Selon les cas, mon neveu s’aperçoit qu’il a besoin pour cueillir ses raisins de vendangeurs dès la mi-août ; ma fille que son biotome dépend d’une alimentation qu’elle avait dédaignée ; mon ami qu’il n’y a plus sur son parebrise d’insectes qui pollinisaient ses arbres fruitiers ; ma voisine, que les terres rares nécessaires à son usine sont toutes entre les mains de la Chine ; tous enfin, que la température de l’atmosphère dépend de chacune de leurs actions quotidiennes, et ainsi de suite. Chaque rencontre est une épreuve que subissent les frontières dans lesquelles l’action d’un agent se déroulait jusqu’ici. Elles sont à chaque fois débordées par d’autres agents qui empiètent sur ce qui délimitait auparavant un territoire. Ce qui accroît encore la durée, l’intensité et l’angoisse d’être confiné et donne l’impression de toujours devoir repousser des puissances occupantes.

Je me trouve alors entre deux mondes : celui dans lequel je vis en citoyen de plein exercice, protégé par des droits, et cette autre enceinte, beaucoup plus vaste, plus ou moins facile à cerner, mais de plus en plus remplie et plus éloignée : le monde dont je vis. Comme deux enceintes à la fois proches et pourtant déconnectées. La question politique, morale, affective devient alors pour moi : que faire de ce deuxième monde ?· Que veut dire étendre les frontières de mon pays, de mon peuple, de ma nation, pour inclure ce deuxième monde tel qu’il m’est peu à peu révélé ? Est-ce que je deviens l’habitant d’un autre corps politique ? C’est là que l’ethnogenèse commence à sérieusement dissoudre mes appartenances antérieures. Je ne sais plus quel est mon pays. Je ne reconnais plus mon sol. Je suis perdu.

Chaque portion de mon corps, de ma niche, de mon territoire est occupée par d’autres pour mon bien ou pour mon malheur. Je veux bien avoir des amis et des ennemis, mais je voudrais qu’ils s’organisent en lignes à peu près reconnaissables, en camps, en fronts. Je ne demande pas que mes adversaires portent un uniforme, mais, quand même.qu’on sache les reconnaître. Rien de pire que cette guerre multiforme où semblent agir des milices sans insignes qui se déplacent dans des voitures banalisées. Les émetteurs de CO, où sont-ils ? Les destructeurs d’abeilles, comment savoir s’ils ne sont pas dans mon jardin, et même dans mes placards ? Les porteurs de Covid, comment les détecter derrière leurs masques- surtout quand ils sont « asymptomatiques » ? Les profiteurs des subventions à la recherche pétrolière, où les dénicher ?

J’ai bien une solution, celle de rejeter à l’extérieur de mes frontières ce dont néanmoins j’ai un besoin vital pour survivre. Solution parfaite : d’un côté, je continue à profiter de l’accès à ce deuxième monde ; d’un autre, je refuse l’accès de ces autres agents, humains ou non. à toute forme de citoyenneté, de reconnaissance, de droits égaux aux miens. Ce refus, bien sûr, va me mettre, comme dit Pierre Charbonnier, en porte à faux puisqu’il va me falloir continuer à occuper des territoires dont je dénie par ailleurs la présence. C’est la position même de l’extracteur : violence extrême pour maintenir l’occupation - qu’il s’agisse de colonies ou de pétrole, de terres rares ou de bas salaires- et rejet tout aussi violent de toute responsabilité, puisque les droits du premier monde ne s’étendent pas dans le second. Ce sont les deux pinces de la prise de terre : l’une approprie, l’autre exclut. Les enclosures toujours recommencées. Mais comment vais-je pouvoir supporter cette tension ? L’extractivisme rend fou, car le seul moyen d’absorber une pareille contradiction, c’est de fuir hors du monde. Je vais commencer par le climato-scepticisme, et je vais finir où ? Avec les complotistes ?

Ces Extracteurs, alors, ce sont eux mes ennemis ? Mais non, parce que j’en suis un, à chaque moment de ma vie ! Si je me séparais d’eux, j’irais où ?

Alors même que les Extracteurs maintiennent l’occupation du deuxième monde par la violence et fuient par une autre violence dans le déni, les ravaudeurs - j’essaie ce nom provisoire - doivent se battre pour recréer un autre tissage des territoires que leurs ennemis ont abandonnés, après les avoir occupés et saccagés. Mais ils doivent procéder à ce ravaudage sans aucune des ressources juridiques, policières, étatiques, mentales, morales, subjectives des États-nations à l’intérieur desquels ils se trouvent toujours inclus - au moins pour l’instant. Et surtout sans le concours assuré des entités innombrables de ce deuxième monde qu’ils prétendent embrasser, mais dont ils ignorent pour la plupart les mœurs, les coutumes et les revendications.

S’égailler dans toutes les directions

C’est très bizarre, je le reconnais, de vouloir tirer des leçons du confinement à répétition au point d’en faire une expérience presque métaphysique. Et pourtant, c’est bien de physique - méta-, infra-, para- - qu’il s’agit puisque nous sommes obligés de reconnaître, grâce à cette épreuve, que nous ne savons pas encore où nous sommes confinés, que nous ne ressentons pas de la même façon la consistance, la résistance, la physiologie, la résonance, la combinaison, la superposition, les propriétés, la matérialité des choses qui nous entourent. Alors que les Modernes espéraient changer de période, les voilà obligés de réapprendre à se situer dans l’espace. Il y a encore deux ans, on organisait des séminaires pour essayer de sonder les sources de l’insensibilité à la question climatique. Maintenant, chacun a compris qu’elle était bien là, ce qui ne veut pas dire que l’on sache pour autant comment y réagir. C’est que, derrière la question politique -« Que faire ? Comment s’en sortir ? »-, est apparue une autre question « Mais enfin où sommes-nous ? » Grâce au confinement, et même à cet horrible masque qui nous mange la figure et nous étouffe, on en vient à ressentir, derrière la crise politique, l’irruption d’une crise cosmologique. Jamais nous n’avons rencontré de “chose inerte”, pas plus en ville, où tout est l’œuvre des vivants, qu’à la campagne où tout garde la trace de l’action des vivants.

Ce n’est pas la première fois, bien sûr. Les futures nations industrielles sont passées par bien des mutations de cet ordre, surtout au tournant du XVIe et du XVIIe siècle, quand elles ont été arrachées à leur ancien cosmos fini où elles avaient l’impression de gésir confinées, avant d’être précipitées dans l’univers infini dessiné par la violente saisie du “Nouveau Monde”, amplifiée par les stupéfiantes découvertes de Copernic à Newton. Il a fallu tout reprendre : le droit, la politique, l’architecture, la poésie, la musique, l’administration, et bien sûr les sciences pour encaisser cette première métamorphose. Pour accepter que la terre, devenue planète parmi d’autres, se mette à tourner. Depuis Galilée, l’idée était bien que nous allions vivre dans un autre monde, Univers transféré, greffé, transplanté sur terre. Mais Terre est faite d’une tout autre matière. Encore un autre monde révélé sous l’autre monde. L’histoire se rebouclerait-elle à nouveau sur elle-même ? Une histoire pleine de chausse-trapes. Comment se lover dans cette histoire-là sans perdre le sens ?

La terre tourne, à nouveau, aujourd’hui, mais cette fois-ci sur et par elle-même et nous nous retrouvons au milieu d’elle, insérés, confinés en elle, coincés dans la zone critique, et nous n’arrivons plus du tout à y déclamer à nouveau la grande geste de l’émancipation. J’ai l’impression d’être plutôt comme du linge qui tourne dans le tambour d’une machine à laver, à tourner follement, sous pression et à haute température ! Il faut tout réinventer à nouveau, le droit, la politique, les arts, l’architecture, les villes, mais, chose encore plus étrange, il faut aussi réinventer le mouvement même, le vecteur de nos actions. Non plus aller de l’avant dans l’infini, mais apprendre à reculer, à déboîter, devant le fini. C’est une autre manière de s’émanciper. Une forme de tâtonnement. Curieusement, redevenir capable de réagir. Oui, oui, je sais bien.« réagir » et « réactionnaire » ont même racine. Mais tant pis, c’est d’aller toujours de l’avant qui nous enfermait, et c’est d’apprendre à reculer qui nous déconfine. Nous avons besoin de retrouver des capacités de mouvement, oui des puissances d’agir. (…)

Rien ne montre mieux ce paradoxe que cette excellente idée de calculer le “jour du dépassement”, calcul qui révèle une rupture temporelle aussi forte que la rupture spatiale. Même sommaire, cet indicateur permet de doter chaque État-nation d’une date de plus en plus précises, qui permet de noter le jour de l’année où son “système de production,” pour utiliser un terme démodé, a épuisé ce que la planète lui a procuré comme jouissance. Pour tenir dans limites - en tout cas les limites actuelles connues-, il faudrait que les états reculent la date au maximum, idéalement jusqu’au 31 décembre. Nous n’en sommes évidemment pas là ; il semble que L’humanité prise en bloc dépasse ses limites au 29 juillet, puis continue de vivre tout le reste de l’année jusqu’au 31 décembre, “au-dessus de ses moyens”, en dette avec la planète - dette de cinq mois, reportée, bien évidemment, au bilan de l’année suivante !

Ce qui donne une idée de la violence et de l’ubiquité du conflit entre les Extracteurs, qui ne cessent par indifférence d’avancer dans l’année la date du recouvrement - si on les laisse faire, on aura épuisé les ressources de l’année avant la Chandeleur -, et les Ravaudeurs, qui cherchent à la reculer le plus possible, idéalement jusqu’à la Saint-Sylvestre...