Bruno Latour : « Où suis-je ? »
L’invitation à la métamorphose de Bruno Latour
Article mis en ligne le 20 février 2021
dernière modification le 14 mars 2021

Revenir au monde d’avant le plus vite possible ou trouver un enseignement et des pistes de vie nouvelle dans la crise ?
Bruno Latour invite à une bascule.

Voir aussi dans mes "Convergence de lectures" : 6. Une suite, avec Bruno Latour
Et écouter Déconfiner la pensée", podcast RTBF

Bruno Latour
Franceculture.fr

Le philosophe et sociologue des sciences nous invite dans son nouveau livre à une métamorphose. Pour réorganiser la société autour des urgences écologiques, il faut repenser nos liens avec le vivant et décrire ce qui nous ancre sur la Terre. C’est ainsi que l’on verra émerger des classes « géo-sociales » susceptibles d’entreprendre la transition écologique.

C’était, dès le premier confinement, l’une de ses grandes convictions  : crise écologique et pandémie sont liées. Bruno Latour confirme l’intuition dans son nouveau livre, Où suis-je  ? (La Découverte).
Suite de son précédent ouvrage à succès Où atterrir  ?, dans lequel il décrivait une humanité hors-sol sous l’effet de la mondialisation – et déchirée entre ceux qui veulent poursuivre sur cette lancée et ceux qui cherchent à retrouver un ancrage terrestre – ce nouvel opus prépare la piste d’atterrissage  : entamer la transition écologique, c’est être capable de se localiser sur Terre, en étant lié au reste du monde vivant. C’est aussi prendre le temps de décrire à la fois ce dont on estime avoir besoin pour vivre, et ce à quoi l’on tient.


“Il y a un an, au déclenchement du confinement, le philosophe-anthropologue Bruno Latour avait multiplié les textes pour proposer que cette catastrophe devienne une opportunité de repenser notre façon d’être au monde, afin aussi d’être prêt pour le choc à venir, plus radical encore, celui du réchauffement climatique.
Aujourd’hui, même si nos sociétés rêvent de repartir « comme avant », Bruno Latour ne désarme pas. Il voit déjà une prise de conscience générale qui empêche désormais d’être aveugle." [1]

Nous nous sommes réveillés dans le même monde mais en découvrant que notre horizon est limité à une zone critique utra-mince et fragile dont notre survie dépend, sans possibilité de s’en échapper.
Mais on a aussi découvert que nous ne vivions pas comme des êtres autonomes, mais reliés aux autres et à la nature dans un processus d’engendrements successifs.

Pour Bruno Latour, il faut ajouter au monde où je vis, le souci du monde dont je vis. Le territoire n’est pas la place qu’on occupe mais ce qui nous définit. Les frontières qu’on place entre les états, les classes sociales, dans la diversité du vivant, sont illusoires, "autant diviser la mer avec une épée" : la richesse des uns s’appuie sur la pauvreté des autres, notre alimentation s’appuie sur la dégradation des sols, etc.

Il est illusoire de vouloir fuir dans un au-delà qui n’existe pas, car il ne faut pas sortir hors du monde mais dedans, habiter autrement cette zone critique qu’il appelle Terre, confiné à vie dans cette “couche mince et fragile à la surface de la planète et dont notre survie dépend. En effet, ce n’est pas de deux ou plusieurs terres dont nous disposons, mais juste une seule, ce que met de façon lumineuse ce fameux “jour du dépassement”.

“Rien ne montre mieux ce paradoxe que cette excellente idée de calculer le “jour du dépassement”, calcul qui révèle une rupture temporelle aussi forte que la rupture spatiale. Même sommaire, cet indicateur permet de doter chaque État-nation d’une date de plus en plus précises, qui permet de noter le jour de l’année où son “système de production,” pour utiliser un terme démodé, a épuisé ce que la planète lui a procuré comme jouissance. Pour tenir dans les limites - en tout cas les limites actuelles connues -, il faudrait que les états reculent la date au maximum, idéalement jusqu’au 31 décembre. Nous n’en sommes évidemment pas là ; il semble que l’humanité prise en bloc dépasse ses limites au 29 juillet, puis continue de vivre tout le reste de l’année jusqu’au 31 décembre, “au-dessus de ses moyens”, en dette avec la planète - dette de cinq mois, reportée, bien évidemment, au bilan de l’année suivante !

Ce qui donne une idée de la violence et de l’ubiquité du conflit entre les Extracteurs, qui ne cessent par indifférence d’avancer dans l’année la date du recouvrement - si on les laisse faire, on aura épuisé les ressources de l’année avant la Chandeleur -, et les Ravaudeurs, qui cherchent à la reculer le plus possible, idéalement jusqu’à la Saint-Sylvestre - , c’est ce qui s’est passé au printemps 2020. Grâce au confinement, on a pu observer un recul de trois semaines du jour de dépassement. Recul très provisoire que l’année 2021 risque de déplacer encore, mais dans le mauvais sens grâce à la “reprise économique”.

Des références

Le nouvel essai de Bruno Latour est nourri de toutes ses connaissances accumulées en philosophie comme en sciences sociales et naturelles, “une collaboration multiforme” dit-il pour introduire les 20 dernières pages du livre qui nous donnent toutes ces références.
J’y relève en particulier beaucoup de recherches et de livres que nous connaissons peu ou pas du tout, souvent anglo-saxons et non traduits, et tout un corpus scientifique des “penseurs d’une nouvelle écologie” : Isabelle Stengers ("Résister au désastre", "Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle", Vinciane Despret, (Vivre en oiseau", "Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ?"), Donna Haraway, L’anthropologue Anna Tsing…
(Voir le détail en annexe 1)

Question de vocaburlaire

Et puis un vocabulaire qu’il faut s’habituer à comprendre. En voici quelques exemples : ethnogenèse, autotrophes, collapsus, biotome, ethnogenèse, Anthropocène…Et pour commencer : holobionte.
L’holobionte est un concept récent, datant de 2017, qui vient redéfinir la notion d’organisme : L’holobionte, c’est l’association d’un hôte, plante ou animal, à son microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des microorganismes (bactéries, archées, micro-eucaryotes et virus) hébergés par cet hôte. (Lire plus à ce sujet en Annexe 2)

Bruno Latour développe cet aspect en montrant que les frontières entre un individu et son environnement deviennent impossibles à définir.
Il élargit le concept à tout le monde vivant, humain y compris, ce qui forme l’ossature de son raisonnement : on ne peut isoler un humain d’un vaste ensemble d’organismes grâce auquel il peut vivre.
C’est sa fameuse distinction entre le monde où on vit et le monde dont on vit, l’ensemble de la planète terre sans lequel aucun humain ne peut survivre.

Voir des extraits du livre ICI, dans mes Convergences de lecture.


Annexe 1 : Philosophes qui étudient des futurs possibles

Isabelle Stengers, qui fait partie d’un groupe de philosophes qui étudient des futurs possibles.

On (re)lira son très beau et accessible Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient (La Découverte Poche).

Elle a publié récemment deux nouveaux ouvrages à la forme très différente. Un court livre d’entretiens, accessible, Résister au désastre et un essai très dense, ardu mais stimulant Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle.

Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle Essai De Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 200 pp. Prix env. 18 €. “Raviver le sens commun avec Whithehead, c’est réunir à nouveau "ceux qui savent" et ce qui rumine, résiste ou objecte, prêter attention à ce qui nous entoure et retrouver l’imagination du possible.”

Résister au désastre Essai De Isabelle Stengers interrogée par Marin Schaffner, Wildproject, 88 pp. Prix env. 8 €

La débâcle a succédé pour elle à l’idée de déclin de notre civilisation. La débâcle, c’est le bruit assourdissant que font les fleuves gelés quand, au printemps, les plaques de glace se fissurent et bougent partout. Même si la débâcle va vite, tant les crises s’accumulent (environnementale, sociale avec les inégalités croissantes, barbarie qui s’installe avec ces milliers de noyés en Méditerranée), "nos descendants vivront encore des siècles et des siècles”.

“J’essaie de penser à ceux qui seront là dans 50 ans et affronteront cette barbarie qui vient."

Pas encore de pandémie à ce moment-là (janvier 2020), et c’est là que Bruno Latour actualise aujourd’hui le propos en le poussant plus loin.

Vinciane Despret, éthologue et philosophe, écrit des livres merveilleux montrant qu’hommes et animaux vivent en coexistence et ont à apprendre les uns des autres (Vivre en oiseau", "Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ?).

Donna Haraway, avec qui Isabelle Stengers dialogue intensément, invite à penser autrement nos liens avec la nature et les autres espèces animales et végétales, et a inventé le mot de Chtulucène pour remplacer l’Anthropocène où l’homme est le prédateur qui saccage la planète.

• L’anthropologue Anna Tsing, qui a publié un beau livre : "Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme". Elle y suit l’odyssée étonnante d’un mystérieux champignon, les matsutakes, qui ne poussent que dans les forêts détruites et sont très prisés par les Japonais (on dit que ce fut le premier à pousser à Hiroshima après la bombe). Une leçon d’optimisme dans un monde désespérant.

Annexe 2 Question de vocabulaire

L’holobionte

“Dans cette dernière partie qui résume, section après section, les principales recherches dont je me suis inspiré, je précise les nombreuses superpositions qui font de tout livre une composition “d’holobiontes.”("Où suis-je ?" p. 167)

L’holobionte est un concept récent, datant de 2017, qui vient redéfinir la notion d’organisme : L’holobionte, c’est l’association d’un hôte, plante ou animal, à son microbiote, c’est-à-dire l’ensemble des microorganismes (bactéries, archées, micro-eucaryotes et virus) hébergés par cet hôte. Communément admis pour les interactions "plante-microbiote" qui sont cruciales pour mieux comprendre leur croissance et leur santé, le concept d’holobionte a été illustré par les représentants de diverses branches du vivant, insectes, mammifères dont les humains, coraux, invertébrés…

L’holobionte désigne donc l’ensemble constitué par un organisme et les microorganismes qu’il héberge. Ces microorganismes, dont certains sont hérités de génération en génération, jouent un rôle essentiel dans la biologie d’un animal ou d’une plante. L’holobionte constitue un écosystème complexe qui façonne à la fois l’hôte et ses micro-organismes.
Le concept d’organisme montre aujourd’hui ses limites : il faut désormais prendre en compte le fait qu’un animal ou une plante ne peut vivre sans les multiples micro-organismes qui l’habitent.

Un article dans le domaine de la biologie végétale est éclairant :
https://www.agroforesterie.fr/documents/Pour-la-science-novembre2016-MASelosse.pdf

Bruno Latour développe cet aspect en montrant que les frontières entre un individu et son environnement deviennent impossibles à définir.
Il élargit le concept à tout le monde vivant, humain y compris, ce qui forme l’ossature de son raisonnement : on ne peut isoler un humain d’un vaste ensemble d’organismes grâce auquel il peut vivre.
C’est sa fameuse distinction entre le monde où on vit et le monde dont on vit, l’ensemble de la planète terre sans lequel aucun humain ne peut survivre.

C’est le coeur de son livre Où suis-je ?

Pour les autres mots, voir Wikipédia :
Ethnogenèse
autotrophes
collapsus
Anthropocène

biotome