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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Les actions pour le climat doivent inclure désinvestissement, décolonisation et résistance
Article mis en ligne le 19 janvier 2020

Une opinion de Diana Vela Almeida (Norwegian University of Science and Technology), Catherine Windey (Université d’Anvers), Gert Van Hecken (Université d’Anvers), Melissa Moreano (Universidad Andina Simón Bolivar), Nicolas Kosoy (McGill University), Vijay Kolinjivadi (Université d’Anvers) [1]

Contribution externe publiée dans La Libre le 17 décembre 2019

Nous sommes au centre d’une crise environnementale mondiale et le sentiment d’urgence devient de plus en plus évident avec chaque chronique d’une nouvelle catastrophe climatique, de points de basculement écologique et de records climatiques atteints à travers le monde. 



Au cours des deux dernières semaines, les représentants de tous les pays du monde se sont réunis à la 25e Conférence des Parties (COP25) de la Convention-cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques à Madrid pour discuter des mesures immédiates afin d’enrayer la crise climatique. La reprise des marchés du carbone et les Solutions fondées sur la nature se trouvaient au centre des discussions.

En septembre, Greta Thunberg a rejoint le militant écologiste et écrivain George Monbiot pour produire une vidéo, #NatureNow, [2] justement pour sensibiliser le public au potentiel que les Solutions fondées sur la natureSolutions fondées sur la nature ont ’pour réparer notre climat brisé’, y compris le reboisement et la restauration des forêts, des zones humides et des mangroves.

Thunberg et Monbiot reconnaissent à juste titre que les dépenses consacrées aux subventions mondiales aux combustibles fossiles sont 1000 fois plus élevées que le soutien aux Solutions fondées sur la nature. Ils affirment que ce qu’il faut, c’est ’protéger, restaurer et financer la nature’.

Si la nécessité d’une action urgente est claire, nous devons être vigilants quant à la manière dont ces « solutions » sont proposées et quels intérêts, et ceux de qui, sont privilégiés par rapport à d’autres.

Les solutions proposées à la COP25 doivent refléter les exigences des populations. Il n’est pas certain que ce soit le cas. Par exemple, la conférence devait avoir lieu à Santiago du Chili, mais a été relocalisée vers Madrid afin d’éviter les grèves nationales contre les politiques économiques qui profitent aux très riches au détriment de la majorité. Ces mêmes politiques économiques sont responsables de la destruction écologique. Les enjeux sont capitaux et le temps presse trop pour ne pas analyser ces différents problèmes en relation les uns avec les autres.

Le diable est dans les détails

En tant que groupe de chercheurs et de praticiens profondément engagés dans l’exploration de la mise en œuvre de solutions fondées sur la nature sur le terrain, nous voulons attirer l’attention sur certaines lacunes de la vidéo de Thunberg et Monbiot. Bien que nous souhaitions insister sur le fait que notre intervention vise à soutenir et bâtir sur leur énergie et leurs efforts, nous pensons qu’il est crucial de poser des questions importantes qui sont trop souvent négligées.

Au lieu de poursuivre une rhétorique ’nous sommes tous dans le même bateau’, nous devons aborder les questions profondément politiques de savoir qui gagne, qui perd et de quelle conceptualisation de la nature parle-t-on lorsque des solutions fondées sur la nature sont proposées.

Des multinationales comme Coca-Cola, Shell, Bayer et BP dépendent de plus en plus du ’greenwashing’ (ou écoblanchiment) de leur image pour rester socialement et économiquement viables. Certaines ONG environnementales ont été accusées d’accepter des dons de sociétés et d’imposer une vision de la conservation qui rend les industries extractives et la protection de la nature compatibles. Ces grandes ONG environnementales devraient être davantage tenues responsables de leurs actions.

Le changement transformationnel doit être plutôt enraciné dans la justice environnementale, en mettant l’accent sur les connexions qui existent entre les questions de conservation de la nature, la justice migratoire, les approches communautaires dites ’bottom-up’ de la conservation et la reconnaissance des droits fonciers des communautés vivant au sein et aux alentours des aires protégées.

Isra Hirsi, seize ans, par exemple, nous rappelle que le plaidoyer pour le climat a moins à voir avec une notion de la nature caractérisée par ’un amour profond pour les grands espaces’ et plus à voir avec le soutien aux communautés dont l’air et l’eau sont empoisonnés.

Pour qu’un changement significatif se produise, nous ne devons pas permettre au statu quo de se maintenir simplement avec un visage plus vert, ’greenwashé’.

Protéger pour quoi et pour qui ?

Thunberg et Monbiot affirment que les Solutions fondées sur la nature ne peuvent fonctionner que si nous laissons les combustibles fossiles dans le sol. Ils ont, bien entendu, tout à fait raison. Mais qu’arrive-t-il aux gens qui vivent là où ces Solutions fondées sur la nature sont implémentées ?

Pour de nombreuses habitants de la terre, la nature représente plus qu’un outil ou un ensemble d’arbres retenant le dioxyde de carbone. Les populations vivant historiquement dans les zones forestières font partie à part entière de ces écosystèmes, au même titre que les insectes ou la canopée des arbres.

Nous devons rompre avec des constructions culturelles (occidentales) de ’nature vierge’ ou sauvage, et montrer clairement et sans ambiguïté que dans de nombreux endroits de la terre, les environnements sont façonnés par les personnes qui y vivent.

Si l’idée de nécessité d’une croissance économique sans fin n’est pas remise en cause, la nature devient simplement une nouvelle source de richesse extractive, où la biodiversité et l’investissement dans la conservation de la nature deviennent pur business, stratégiquement utilisés par les grandes entreprises à travers des campagnes de relations publiques bien élaborées.

De même, mettre des valeurs monétaires sur la nature pour justifier sa protection risque d’imposer un langage d’évaluation (occidental) particulier, tout en aliénant les relations que les gens ont avec celle-ci et en la réduisant à des transactions à but lucratif. En outre, se concentrer uniquement sur le carbone lorsque l’on parle de protection et de restauration des forêts risque de ne pas tenir compte des autres significations et valeurs que les forêts ont pour les personnes qui y vivent.

Désinvestissons, décolonisons et résistons

Nous devons être conscients des dangers de la croissance verte, qui renvoie à l’idée de faire croître l’économie et donc de maintenir le statu quo (’business-as-usual’). Bien qu’il ne semble pas y avoir de définition unique pour ce type d’entreprise, les approches actuelles suggèrent majoritairement une décarbonisation grâce à des améliorations technologiques et à la mise en valeur des marchés financiers pour la nature.

La croissance verte n’est pas la même chose que de répondre à l’urgence climatique. Assurons-nous qu’aucun financement destiné à protéger la nature ne sera utilisé pour promouvoir des intérêts privés dans le développement des marchés du carbone, mais plutôt pour expérimenter des alternatives de désinvestissement axées sur l’arrêt de l’industrie des combustibles fossiles, de la surpêche et de l’expansion des frontières de l’agro-industrie.

Restaurons… mais allons plus loin ! Reconnaissons les gardiens originels des terres et des eaux et apprenons-en plus sur la nature. La nature n’est pas un paysage idyllique et passif à consommer (par exemple, un parc pour safari). Les images ’greenwashées’ de la nature, où les humains sont commodément absents, ignorent la répression violente qu’ont subis et subissent toujours des peuples qui ont historiquement vécus dans ces espaces.

Décolonisons notre vision de la nature afin de mieux la voir tout autour de nous et non quelque part ’là-bas’ et en dehors de nos communautés humaines. Nous devons déconstruire les idées persistantes de la nature en tant que propriété mondiale et qui rendent invisibles les conceptions locales, les besoins et les revendications des habitants y vivant.

Nous devons également résister en soutenant la lutte de millions de personnes marginalisées dans le monde, dépossédées de leurs terres, de leurs forêts, de leurs eaux et de leur mode de vie. Cela va bien au-delà du simple rassemblement autour de la bannière d’un environnementalisme abstrait. Prendre soin de la nature signifie résister à la marchandisation de la nature et résister à l’injustice environnementale. Cela signifie également apprendre à connaître les luttes et les aspirations des défenseurs de l’environnement et des habitants des forêts, qui ils combattent et comment vous pouvez aider de là où vous êtes

Il est crucial de se mobiliser et de s’organiser politiquement, de se rassembler solidairement pour une lutte de longue haleine. Les jeunes qui s’organisent autour de l’appel de Thunberg sont un tournant décisif dans la politique mondiale. Saisissons le moment et ne sous-estimons pas notre force.