3.2.1 Avancer… mais pas dans les matières

3. Impacts - 2. Scolaires - 1. Avancer… mais pas dans les matières
Luc Verbeeren, le 27 avril 2020

Article mis en ligne le 4 septembre 2020
dernière modification le 5 septembre 2020

Puisque que le confinement a mis de côté l’apprentissage des contenus, pourquoi ne pas transmettre des idées, des lectures, des coups de cœur qui nous font vivre ?

Luc Verbeeren, dans La Libre, le 27 avril 2020

Il y a des soldats désarmés, des rois déchus, des cavaliers sans cheval et, comme moi, des enseignants sans école.
Fort heureusement, si le roi déchu doit faire le deuil de son règne, l’enseignant sans école, lui, reste appelé à joueront rôle.
”Oui, mais à condition de ne pas avancer dans les matières”. Ça, c’est la consigne et elle émane de nos autorités.

Pendant qu’au nord du pays, on excave et rénove de vieux ordinateurs pour permettre à tous d’aller de l’avant, À Bruxelles est en Wallonie, on coupe le moteur au nom de je-ne-sais-quoi pour ne permettre à personne d’aller plus vite que l’autre : égalité parfaite dans donc dans l’immobilisme. Youtube se tient prêt à prendre le relais. Alors voici le casse-tête : comment enseigner sans école et surtout sans avancer ?

Les élèves en demandent

La tentation est grande de "tricher" un peu en arguant le bien de l’enfant : trouver la finalité dans des échéances, celles des concours d’admission aux études supérieures. Voilà au moins une carotte concrète. Alors on mobilise les énergies au service d’une noble cause : la réussite professionnelle. Consensus impressionnant : parents et enfants dégagent le temps nécessaire et, dans de nombreuses écoles, ça marche.

Cela me concerne fort peu puisque les épreuves d’admission portent rarement sur la langue de Voltaire.

Un épisode, vécu dans ce temps de confinement, m’a conforté dans l’idée que beaucoup d’élèves - et quoi qu’en pensent les esprits chagrins - demandent à être "nourris" et cela, même quand ce n’est pas une obligation légale. Depuis décembre, ma classe de rhétorique et moi travaillons sur un grand projet théâtral intégrant musiques, chants, vidéos : l’histoire du combat mené par les Afro-Américains contre la ségrégation raciale. Recherches documentaires, créations musicales, écriture de textes, découpes de vidéos, fabrication du décor ...
Et.puis brutalement, le confinement. Chacun rentre chez soi, abandonnant sur la table un projet qui, on le sent, est menacé. Mais l’envie est là qui palpite et, presque naturellement, la mobilisation reprend.

Autrement. Un groupe Facebook puis des échanges, des propositions, des croquis, des vidéos, des textes qui commencent à circuler. Pas de révolte quand je sollicite un travail de mémorisation. Vient ensuite temps du repos mérité ; les vacances. Il faut lever le pied, laisser respirer l’équipe. Surprises : la mobilisation est plus réelle encore. “On n’a plus d’autres matières à réviser. Alors on avance” me dit A. Incrédulité. Il ne me reste qu’à leur emboîter le pas.
Paradoxe. la suite de l’histoire est plus convenue : le spectacle n’aura pas lieu pour les raisons que l’on sait. Je ne m’attarderai pas sur la consternation qui accueille cette nouvelle.

Une porte qui s’ouvre.

La morale de l’histoire ? Puisque le confinement a mis provisoirement de côté les contenus, la solution serait peut-être de transmettre des enthousiasmes, des idées, des lectures éclairantes, des coups de cœur qui nous font vivre. Il y aurait, d’un côté, les portes qui s’ouvrent naturellement vers des épreuves certificatives : de l’autre, celles qu’on entrouvre, nous, professeurs, avec l’espoir secret de voir l’un ou l’autre élève les pousser plus loin, histoire d’aller explorer ailleurs, au nom d’une indicible confiance en l’adulte.

Une anecdote de plus qui me confirme qu’un élève, c’est un peu comme un joggeur : personne ne demande à un joggeur où il va. Il court. Point ; Le jogging est loin d’être mon exercice préféré. Pourtant, même sans les lumières de la science, je sais que courir me fait du bien. J’ai donc confiance dans la démarche de courir. C’est, je pense, ce que beaucoup de collègues tentent chaque jour d’atteindre avec leurs élèves. Que ceux-ci aient confiance dans la démarche d’apprendre parce que clairement ou confusément ils savent que c’est "bon" pour eux. L’apprentissage de matières pourrait ainsi se transformer en apprentissage du monde, de la vie. Plus besoin de "certifier" et, mieux encore, on est en règle avec les consignes venues d’en haut ...

Luc Verbeeren, Professeur de français et d’arts d’expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d’Uccle