Fraude sociale : et si la réponse se trouvait en partie dans notre histoire familiale ?
Le reportage "Sans boulot : tous fraudeurs ?" a déclenché un flot de commentaires rapides. La fraude sociale ne peut être réduite à un simple choix individuel. Parmi ses racines, un traumatisme non résolu à une génération peut réapparaître sous une autre forme dans la suivante.
Explications.
Une opinion de Pierre Ramaut, psychanalyste transgénérationnel
Contribution externe, publiée dans La Libre le 24-11-2025
Le reportage Sans boulot : tous fraudeurs ? a déclenché en Belgique un flot d’indignation, d’embarras et de commentaires rapides. Chacun y a vu ce qu’il voulait : la preuve d’un "modèle social permissif", ou au contraire le symptôme d’un système qui écrase les plus vulnérables. Mais si ce débat tourne en rond, c’est peut-être parce qu’il s’arrête à ce que montrent les caméras : les comportements individuels, et non ce qui les façonne.
Avant de juger, il faut comprendre la complexité des trajectoires qui mènent certains à refuser un emploi, à contourner un règlement ou à se maintenir dans une position instable. Cette complexité n’annule en rien les responsabilités individuelles, mais elle permet de mieux les situer.
Ce que les images ne disent pas
Les séquences diffusées montrent des réalités parfois dérangeantes : stratégies de survie, pièges à l’emploi, perte financière en cas de reprise, dépendance à l’aide sociale, voire arrangements assumés.
Ce que les caméras ne peuvent montrer, en revanche, ce sont :
– les humiliations vécues par les générations précédentes,
– la honte liée à la perte d’emploi,
– les loyautés invisibles envers un parent brisé par le travail,
– la peur inconsciente de revivre un effondrement familial,
– ou encore la fatigue psychique héritée d’une histoire trop lourde.
Ces dimensions ne sont pas des excuses. Elles sont des clés de compréhension supplémentaires — souvent décisives.
Dans certaines familles, le travail n’a jamais été un espace d’épanouissement. Il a été un lieu de survie, de douleur, voire d’humiliation. Lorsque cette mémoire ne peut être dite, elle se transmet autrement : par des peurs, des évitements, des découragements précoces.
Voici trois niveaux indissociables pour comprendre ce qui se joue.
1) Le niveau structurel : les blocages du système
Dans certaines situations, reprendre un emploi fait objectivement perdre du revenu. Garde d’enfants difficile, logement précaire, statuts sociaux mal articulés, risques de perdre un droit en travaillant : le système crée parfois des impasses. Cela ne justifie rien, mais cela explique certaines stratégies de contournement.
2) Le niveau psychique : l’usure, la honte, l’effondrement
Le psychiatre du travail Christophe Dejours l’a montré : le travail peut être un lieu de souffrance profonde. Dans certaines familles, plusieurs générations ont été marquées par : des burn-out non reconnus, des licenciements brutaux, des humiliations professionnelles, des accidents du travail, une estime de soi dégradée sur des décennies.
Ce vécu laisse des traces profondes dans le rapport au travail.
3) Un niveau plus méconnu : l’histoire transgénérationnelle
Au-delà de ces causes structurelles et psychiques, il faut aussi considérer un troisième niveau, souvent méconnu mais que les cliniciens observent fréquemment : le poids de l’histoire familiale, qui peut verrouiller une situation.
Les psychanalystes — de Freud à Abraham & Torök — avaient déjà noté un phénomène étrange : un traumatisme non résolu à une génération peut réapparaître sous une autre forme dans la suivante. Ils parlaient de "fantômes familiaux", de honte transmise, de secrets qui deviennent des symptômes.
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À Gaza et en Israël, le poison invisible du traumatisme intergénérationnel
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Ces "fantômes", la science nous apprend aujourd’hui qu’ils peuvent aussi être des réalités biologiques.
Un siècle plus tard, les neurosciences offrent en effet un éclairage décisif : des chercheurs comme Bessel van der Kolk, Rachel Yehuda ou Michael Meaney ont montré que le stress traumatique peut laisser une empreinte épigénétique, modifiant l’expression des gènes sur deux ou trois générations. La biologie rejoint ici la clinique : le vécu des parents, et parfois des grands-parents, laisse des traces dans la régulation du stress des descendants.
Bien entendu, cette grille de lecture ne s’applique jamais de manière mécanique. Elle constitue une clé supplémentaire pour comprendre des situations qui résistent aux approches classiques.
Quand le travail devient une blessure héritée
Dans certaines familles, le travail n’a jamais été un espace d’épanouissement. Il a été un lieu de survie, de douleur, voire d’humiliation. Lorsque cette mémoire ne peut être dite, elle se transmet autrement : par des peurs, des évitements, des découragements précoces.
Une simple question — "Comment parlait-on du travail chez vous ?" — peut ouvrir des récits durs, enfouis, rarement mis en mots.
Voici des pistes concrètes pour mieux accompagner :
1) Former les professionnels au plus près du terrain. Former les conseillers du Forem/Actiris, les agents de CPAS et les assistants sociaux à repérer les transmissions familiales et les enjeux psychodynamiques du travail.
2) Repenser légèrement l’entretien social, en intégrant quelques questions simples : Dans votre famille, qu’est-ce qu’un "bon travail" ? Vos parents ont-ils aimé leur travail ? Y a-t-il eu des accidents, des licenciements ou des périodes de chômage difficiles dont on parlait à la maison ? Ces questions, anodines en apparence, peuvent libérer des récits essentiels pour comprendre les blocages actuels.
3) Différencier les types de fraude : la fraude opportuniste, la fraude de survie et la fraude héritée. Trois réalités, trois réponses politiques différentes.
4) Reconnaître symboliquement les histoires du travail. Sans reconnaissance — même symbolique — la honte se transmet et se rigidifie. Des projets mémoriels locaux (archives du travail, récits de vie, musées ouvriers) peuvent réhabiliter des trajectoires brisées.
Pour une politique qui voit au-delà des apparences
Oui, la fraude sociale existe et doit être contrôlée. Mais la réduire à un simple choix individuel est une impasse.
En ignorant ces racines, nous nous condamnons aux mêmes indignations, aux mêmes recettes, aux mêmes échecs.
Intégrer cette complexité n’est pas excuser. C’est comprendre. Et c’est seulement sur cette compréhension lucide et humaine que pourront se construire des politiques sociales plus efficaces — et plus dignes.