1.1 Les grand récits d’épidémie

1. Mise en perspective - (1)
Extrait d’un article d’Alain Lorfèvre, dans La Libre du 27 avril 2020

Article mis en ligne le 4 septembre 2020
dernière modification le 5 septembre 2020

De Sophocle à Camus, épidémie et pandémie contaminent les lettres de longue date.
Châtiment divin ou métaphore sociale, elles sont souvent à double sens. Et toujours reflet des maux de l’humanité.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés, écrivait Jean de la Fontaine dans Les Animaux malades de là peste (1678).

Brueghel l’Ancien, Triomphe de la mort, vers 1562
Brueghel l’Ancien, Triomphe de la mort, 1562

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Dans sa thèse de doctorat La contagion des imaginaires (2014 ), la chercheuse en littérature Aurélie Palud relève que mettre en scène l’épidémie, c’est "ranimer des peurs ancestrales et rappeler que la folie pointe sous la raison, la violence sous l’urbanité, la sauvagerie sous la civilisation".
Dans Contagions, rédigé en six jours début mars (en libre accès sur le site du Seuil), Paolo Giordano , évoque la peur "de découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes.”

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Le Décaméron de Boccace (1349-1353) s’ouvre par une description saisissante des ravages de la peste noire qui décime l’Europe ces années-là, laquelle hante aussi Les Contes de canterbury (138 7- 1400) de Geoffroy Chaucer, influencé par Boccace. Dans un contexte troublé et morbide, les deux auteurs animent une galerie de personnages qui révèlent les mutations de la société médiévale.

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L’épidémie métaphore des maux de la société

Comme le relevait Susan Sontag dans La Maladie comme métaphore (1978), les épidémies mortelles "offrent le plus de possibilités pour désigner métaphoriquement tout ce qui est estimé être détraqué sur le plan moral et social". Ou politique : La Maladie blanche (1937) de Karel Capek dénonce le totalitarisme nazi quand La Peste (1947) d’Albert Camus devient une allégorie de la "peste brune" nazie et de "la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. […]” selon l’écrivain.
Jean Giono semble avoir eu les heures sombres de l’Occupation à l’esprit en écrivant Le Hussard sur le toit (1946) où la deuxième pandémie de choléra qui endeuille la Provence entre l826 et 1837, révèle les "tempéraments les plus vils ou les plus nobles".

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H.G. Wells est un des rares à présenter une vision positive des pandémies. C’est un virus qui sauve la Terre des Martiens dans La Guerre des Mondes (1898) et une pandémie de peste consécutive à une guerre mondiale débouche sur un âge d’or dans The Shape of Things to Come (1933).

Avant lui, Mary Shelley, créatrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), a jeté les bases du roman post-historique ou postapocalyptique. Dans Le Dernier Homme (1826), le monde de 2073 est ravagé par une peste fulgurante après une guerre généralisée.

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Hommage ? 2073 est aussi l’année de narration de La Peste écarlate (1912), nouvelle d’anticipation de Jack London. Le monde est revenu à l’état sauvage après une pandémie. Huit ans avant, la peste a frappé San Francisco. Par crainte des répercussions économiques, les autorités ont tardé à agir. Dans la nouvelle de London, les gouvernements sont inefficaces. Sa vision est nihiliste.

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Le courant des survivalistes américains se nourrit à partir des années 1950 de la peur du cataclysme nucléaire et du communisme ("peste rouge" assimilée à un virus), puis des premières écofictions (La Sécheresse de J. G. Ballard, 1964). Dans La Variété Andromède (1969) de Michael Crichton, une sonde ramène un virus mortel
la science, ce Fléau... Comme dans le célèbre roman éponyme de Stephen King (1978) où un virus de la grippe ravageur est fabriqué en laboratoire. Michael R. Collings, exégète de l’œuvre de King, y lit une dissection perspicace de la fin du vingtième siècle et "d’une Amérique obsédée de technologie, moralement désorientée, aux frontières de sa propre destruction". Obsédée aussi par les armes et la peur de l’autre, vecteur du virus ou du danger.

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Des vivants et des morts-vivants

Depuis le début des années 2000, des oeuvres comme celles de Stephen King encore (dans Cellulaire ou Docteur Sleep), World War Z (roman de Max Brooks adapté au cinéma), les sagas True Blood (roman et série) ou The Walking Dead (bande dessinée et série)...
cesoeuvres agrègent l’Apocalypse biblique aux vieilles tensions de la société américaine (élites contre peuple, science contre ordre naturel, collectif contre individualisme).

Plus proche de nous, La Nuit a dévoré le monde (2012) du Français Martin Page, revisite le genre· sous un angle résilient : comment, confiné dans un appartement parisien, résister à la peur et à la folie.

Alain Lorfèvre

Lire l’article entier : https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/de-l-antiquite-aux-zombies-les-plus-grands-recits-epidemiques-5e876a8bd8ad581631ac15b6