Le courage de la nuance
Article mis en ligne le 26 juin 2021
dernière modification le 19 juillet 2021

Dans son dernier ouvrage "Le courage de la nuance", Jean Birnbaum évoque des penseurs qui ont affronté les horreurs du XXè siècle, qui ont grandi dans un monde "mûr pour toute forme de cruauté" et qui ont cherché dans le doute, l’éthique de la mesure, l’humilité, la littérature, l’amitié, l’humour et leur for intérieur de quoi résister à la haine : Albert Camus, Georges Bernanos, Hannah Arendt, Raymond Aron, George Orwell, Germaine Tillion, Roland Barthes.

Après deux riches ouvrages consacrés au religieux puis au fanatisme ("Un silence religieux. La gauche face au djihadisme" [1] et "La religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous"), Jean Birnbaum offre donc ici un magnifique manuel de survie pour nous remettre sur le chemin de la nuance alors que "l’esprit de meute" gagne de nouveau notre époque, et que "la montée aux extrêmes" structure de plus en plus nos débats publics. Entre le relativisme et le fanatisme, le directeur du supplément littéraire du journal Le Monde plante et déterre des jalons indispensables pour nous tenir sur la ligne de crête de la nuance, c’est-à-dire de l’humanité.

Extraits d’un entretien avec Bosco d’Otreppe.
Publié dans La Libre le 18-04-21

Votre ouvrage prend racine dans un sentiment d’étouffement et d’oppression. "Le champ intellectuel et politique se confond avec un champ de bataille où tous les coups sont permis. Partout, de féroces prêcheurs préfèrent attiser les haines plutôt qu’éclairer les esprits", écrivez-vous…

Ce livre ne part pas d’une intuition théorique, mais d’une expérience vécue. Depuis quelques années, nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison, pourrions-nous dire avec Albert Camus. Lors de récentes conférences, j’ai senti que l’ambiance se tendait, la défiance s’installait, chacun était sommé de choisir un camp, et pas seulement sur les réseaux sociaux. Il devient de plus en plus difficile de préserver l’espace d’un dialogue loyal, argumenté, à la fois vif et respectueux. Je tenais à mettre des mots sur ce sentiment pour faire une sorte de câlin mélancolique à tous ceux qui souffrent de cette situation et qui forment, j’en suis convaincu, une sorte de fraternité souterraine. Ce câlin passe par un hommage à des livres que je gribouille depuis des années, et dont je suis sûr qu’ils peuvent nous aider à tenir bon, à nous tenir bien.

Quelle est la cause de cette dégradation du débat ?

Je l’ignore. Peut-être une piste : on ressent en ce moment une peur mondiale. Nous n’étouffons pas seulement à cause de la pandémie : on sent que quelque chose de dur se met en place. "Le monde est mûr pour toute forme de cruauté, comme pour toute forme de fanatisme ou de superstition", écrivait Georges Bernanos en 1938. Je pense vraiment qu’aujourd’hui nous pourrions dire la même chose. Il suffit de penser à ce qui s’est passé en Syrie. Nous nous habituons à des choses épouvantables, et dans de tels contextes surgit un réflexe presque animal, une peur, on se comporte en meute et chacun - sur les réseaux sociaux comme ailleurs - choisit son "ennemi principal", ainsi que les alliés avec lesquels il sera prêt à affirmer des choses dont il sait qu’elles sont plus ou moins fausses, mais bon, à la guerre comme à la guerre… Nous vivons un climat de pré-guerre civile et, agissant en meutes, nous préparons un monde sauvage.

Il faut se rappeler qu’il y a une banalité du mal, que l’humanité a quelque chose de dangereux, soulignez-vous avec Hannah Arendt. Même vous, vous vous dites touché par la contagion de la haine. Aurions-nous trop oublié que l’humanité peut être dangereuse et qu’il faut veiller sur elle ?

Oui, tous les auteurs que je cite partagent cela. Ils évoquent la question du mal et rappellent qu’on ne se méfie jamais assez de soi-même. Aujourd’hui, il y a malheureusement très peu de penseurs qui développent cette question du mal comme puissance métaphysique, comme pulsion fondamentale, comme force spirituelle qui travaille l’humanité de l’intérieur. Or, cette question se repose massivement, et pour l’affronter nous devrions avoir la mémoire du mal. Nous devrions aussi nous rebrancher sur la question de l’inconscient. Nous rappeler que l’humanité est traversée par des choses qui lui échappent, que ses gestes ne sont pas toujours clairs, qu’elle n’est pas transparente à elle-même. Georges Bernanos évoquait les "eaux boueuses" de l’âme humaine. "L’inconnu c’est toujours et encore notre âme", ajoutait-il. Réaliser que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes est le début d’une prise de conscience, d’un certain recul. Le courage de la nuance se joue là, aussi.

Comment cela ?

Être radicalement indigné, avoir une conviction de fer sur tel ou tel point est tout à fait normal, mais dès que l’on se souvient qu’on n’est pas constamment soi-même, que des mouvements obscurs et inconscients se jouent en nous au moment où nous posons une parole ou un geste, on entre sur le terrain de l’humilité, dans l’espace de cette nuance dont j’essaye de montrer qu’elle est tout sauf une impuissance.

Pouvoir se regarder en face, reconnaître ses erreurs… c’est en cela que la nuance est une forme de courage ?
Oui, il n’y a rien de plus courageux, de plus rude et de plus ardu que de se tenir sur la corde raide. En ce sens, les gens qui sont dans la nuance sont tout sauf de doux rêveurs. L’équilibre et la nuance sont un effort et un courage de tous les instants, il faut sans cesse être aux aguets, nommer les mauvaises pulsions qui nous travaillent. Heureusement, pour cela, nous avons des alliés, ceux que je mobilise dans mon livre : l’humour, la franchise, l’amitié…

Quelle est la différence entre la nuance et le relativisme, le "à chacun sa vérité", le "peut-être bien que oui, peut-être bien que non…" ?

Jean Birnbaum
Editions du Seuil

Être nuancé ne veut pas dire avoir une position tiède, molle, mais tenir une position capable d’affronter le réel en tant qu’il est contradictoire, complexe. Concilier indignation et lucidité est toujours difficile, parfois périlleux même, mais c’est possible et nécessaire. On peut avoir envie de hurler sa colère et en même temps ne pas renoncer à une forme de dignité, de clairvoyance, Orwell dirait de "fair-play", c’est-à-dire d’entrevoir la possibilité que l’autre ait raison sur tel ou tel point. Tous les auteurs que je cite ont affronté des périodes très dures de l’histoire du XXe siècle. Tous ont dû s’engager dans des moments difficiles : la guerre d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie… À chaque fois, il ne s’est pas agi pour eux de ne pas s’engager ou d’être relativistes ; mais ils ont réalisé que tenir bon sur une certaine vérité, sur une hiérarchie des valeurs, n’implique pas forcément de tourner le dos au doute, à ce "devoir d’hésiter" dont parlait Camus. Une conviction exaltée, enthousiaste, volontaire et pleine d’élan ne devrait pas forcément impliquer le fanatisme, c’est-à-dire l’impossibilité du doute. Le courage c’est la nuance. La lâcheté c’est l’arrogance. Et le fanatisme c’est l’impuissance.

Avec Camus, vous évoquez le sens des limites et l’éthique de la mesure, hérités des philosophes grecs. En quoi cette éthique de la mesure peut-elle nous aider dans cette recherche de la nuance ? Et l’a-t-on perdue ?

Chez Camus cette conscience des limites s’enracine dans un héritage intellectuel, mais aussi dans son vécu intime, dans les expériences de la pauvreté et de la maladie. Là encore, comme avec l’inconscient, savoir que l’on est exposé à la finitude implique une distance à soi. "Qui a assisté, impuissant, à la mort de son enfant ne sera plus tenté de souscrire à l’orgueil prométhéen", notait Raymond Aron.

On comprend aussi avec les auteurs que vous citez, croyants ou non, que soigner sa vie intérieure est une nécessité pour cultiver le courage de la nuance.

Je suis frappé par la solidarité souterraine qui se noue entre la foi chrétienne et la sensibilité psychanalytique. L’immense clinicien de l’âme que fut Bernanos rejoint les plus beaux passages de Freud ou de Lacan. Je pense aussi à un extrait qui m’a ému dans le dernier livre de Jean Hatzfeld consacré au génocide rwandais et intitulé Là où tout se tait. Un des témoins qui a sauvé des Tutsis dit en substance : "Dieu m’a proposé une liberté et je l’ai saisie." Il considère son acte comme une proposition de liberté. Je trouve cela bouleversant. Il essaye de nommer le mystère qui lui a permis de se jeter en avant, de faire face, seul contre tous. Il se situe devant l’énigme de sa bonté. Arendt évoque certes la tentation du mal, mais il y a aussi la tentation du bien. Il y a des moments incroyables où, au cœur de l’horreur absolue, des personnes se laissent tenter par le bien. Il est difficile de comprendre cela en des termes purement sociologiques, il faut s’ouvrir à des problématiques que certains mettront sur le compte de l’espérance spirituelle, et d’autres sur le terrain de l’exploration psychanalytique ; mais toutes nous ouvrent à cette vie intérieure que nous avons en nous, aux replis obscurs de notre âme où se logent le mal, mais aussi ce que Raymond Aron nomme, dans une formule magnifique, "l’héroïsme de l’incertitude".

Le courage de la nuance, Jean Birnbaum,
Ed. du Seuil, 2021. (138p. 14 €)