4.1 Pourquoi le coronavirus suscite-t-il notre effroi ?

4. Pistes de résilience - 1. Pourquoi le coronavirus suscite-t-il notre effroi ?
Olivier Rey, Mathématicien et philosophe
Bosco d’Otreppe, La Libre, 15 juillet 2020

Article mis en ligne le 4 septembre 2020
dernière modification le 5 septembre 2020

À la lumière du confinement, Olivier Rey interroge la conception que nous avons de la vie.

Il nous faudra réapprendre ’’à compter sur nous-mêmes", "accepter de laisser certains maux sans remède" et cultiver, à nouveau, un certain art de souffrir et de mourir". Là serait le prix d’une vie pleinement humaine.

Qu’est-ce- qui a changé ? Durant des siècles en France, de graves famines ne suscitèrent tout au plus que quelques émeutes locales.

Dès le XVIIIe pourtant, des périodes de disettes, moins importantes que les précédentes, participèrent à enflammer une Révolution et à renverser le pouvoir. Pourquoi ?

La différence, explique le philosophe français Olivier Rey, tient à la politique des rois qui, dès Louis XIV, envoyèrent leurs administrations sillonner le pays pour établir des "états d’apparence", estimer les récoltes et organiser les importations nécessaires pour atténuer les famines. Or, un des résultats de cette politique "fut le développement d’une nouvelle tendance dans l’opinion : une propension à considérer qu’un défaut de subsistance était imputable au gouvernement."

Il en va ainsi, observe Olivier Rey : ."Plus le pouvoir central porte secours aux citoyens, plus ceux-ci sont enclins à lui reprocher les maux dont ils souffrent.” Sans blanchir les gouvernements, le philosophe constate que les réactions suscitées par l’épidémie de coronavirus ont donné de cette tendance dans l’opinion "une illustration spectaculaire". Sans doute n’est-ce pas un hasard, à-une époque qui nous a habitués à dépendre de systèmes qui nous dépassent pour subvenir a chaque aspect de nos vies (se nourrir ; se soigner, se vêtir, se déplacer ... ).

Qu’est devenue la vie ?

Si les gouvernants doivent sauver des vies (car la lutte contre la mort est au fondement de leur légitimité), c’est cette vie biologique qu’ils doivent assurer. Ce qui vient en surcroit de cette "vie-nue" a donc été mis entre parenthèses durant l’épidémie. Pensons simplement aux cérémonies funéraires - signes- pourtant de notre humanité- qui furent jugées "non essentielles”, souligne Olivier Rey.

Cette forme “d’idolâtrie” qui s’est développée autour de la préservation de la vie organique se marque dans tous les enjeux de notre temps, insiste l’auteur. Il suffit de penser aux avancées technologiques. Quand il s’agit de s’opposer au développement de la 5G ou de l’intelligence artificielle par exemple, les seuls arguments qui valent sont d’ordre sanitaire : ces dispositifs sont-ils dangereux pour La santé ? Au. cœur du débat on ne retrouve plus la question de savoir si le bien commun et le tissu communautaire nécessitent ces avancées, ni si elles permettront de faire-fructifier les vies humaines.

Mais le fil que tire Olivier Rey est .plus long encore. Car s’il n’y a plus que le fait d’être en bonne santé, qui compte, que vaut encore la vie ? Et que devient la mort ? La fin de tout, avance l’auteur, "avec laquelle aucun rite ne permet [plus] de composer". La mort devient une épouvante qu’il faut refouler, effacer, retarder, quitte à abdiquer pour ce faire nos libertés fondamentales. (...)

La façon dont l’épidémie de coronavirus [est] devenue le sujet à peu près unique de préoccupation [ ... ], et la facilité avec laquelle les citoyens ont abdiqué leur liberté d’aller et venir au nom d’arguments sanitaires, sont à cet égard éloquentes."

Olivier Rey ne remet pas en cause la nécessité d’un confinement. À sa lumière, il interroge néanmoins la conception que nous avons de la vie, tout comme notre dépendance à des systèmes commerciaux, techniques, de santé ... sur lesquels nous n’avons aucune emprise. Le chemin sera long pour sortir de cette sujétion, laisse-t-il entendre. Il nous faudra réapprendre ’’à compter sur nous-mêmes", "accepter de laisser certains maux sans remède" et cultiver, à nouveau, un certain art de souffrir et de mourir". Là serait le prix d’une vie pleinement humaine.

• Olivier Rey consacre à cette question "L’idolâtrie de la vie", · son dernier essai aux réflexions vertigineuses.
Olivier Rey
Mathématicien et philosophe

Auteur de "L’Idolâtrie de la vie"
Éditions Gallimard, Juin 2020, Coll. Tracts,
56 pages, 3,90 €.
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Recension
Bosco d’Otreppe, La Libre, 15 juillet 2020