Edgar Morin, le penseur de la complexité, a cent ans

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Article mis en ligne le 9 juillet 2021

Les habitués de LARCENCIEL savent combien je porte Edgar Morin dans mon coeur. Il est pour moi, depuis la fin des années 60, une lumière qui éclaire mes pensées. La fresque du siècle qu’il a publiée en 2019 avec Les souvenirs viennent à ma rencontre imbriquait en profondeur sa vie personnelle et le déroulement de l’histoire depuis les prémisses de la guerre 40-45, donc les grands moments de ma vie à moi, commencée en 1939...

Mon cheminement en Education nouvelle a croisé souvent Edgar Morin, notamment avec Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur qui a guidé nombre de nos démarches.
Une belle approche de sa pensée, un formidable tour d’horizon, se trouve sur Wikipedia, que je vous recommande.

Pour aujourd’hui, je reprends les quelques citations d’un bel article de Guy Duplat [1], qui l’a rencontré à Paris il y a deux ans [2], publié dans La Libre de ce 7 juillet 2021.

Le Festival d’Avignon a résumé ainsi sa vie : "Un enfant du siècle qui a vécu intimement les extases de l’histoire. Théoricien de la connaissance et héros de la Résistance, dissident du stalinisme et infatigable arpenteur des chemins de l’espérance, anthropologue de la mort et sociologue du temps présent, Edgar Morin est un omnivore culturel et un penseur fraternel. Et n’aura cessé de vivre autant que de penser les événements. Il lancera quelques salves d’avenir afin de dessiner une nouvelle voie pour notre temps."

© Reporters / Crystal Pictures
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Edgar Morin est un des plus grands penseurs du XXe siècle, docteur honoris causa de 34 universités à travers le monde, Des universités d’Amérique latine et une chaire à l’Unesco portent son nom. Lire ses souvenirs, c’est plonger dans la Résistance, croiser Marguerite Duras, dialoguer avec les philosophes d’après-guerre, voyager dans le monde, admirer cette "pensée complexe" qui refuse de réduire le monde à des principes explicatifs figés, admirer sa curiosité omnivore et transdisciplinaire C’est la grande Histoire écrite comme un roman, qui croise celle des idées et la vie d’un homme.

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Il y a peu, il reprenait dans un tweet la phrase de Cervantès : "Je vis du désir que j’ai de vivre". Il ajoutait "Dans cette nuit, l’amour est mon mythe, mon credo, mon pari."

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Il trouve dans la crise du Covid la justification à sa thèse sur la complexité du monde. "Plus je lis sur le Covid, sur les stratégies de lutte, sur les conséquences à terme, plus je trouve la controverse, et plus je suis dans l’incertitude. Alors il faut supporter toniquement l’incertitude. L’incertitude contient en elle le danger et aussi l’espoir."

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Ce lundi encore, il posait sur Twitter une phrase résumant son esprit : "La connaissance des limites de la connaissance est indispensable au connaissant ».

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Il avait encore publié Sur la crise (Flammarion), analysant l’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’Histoire. "Attends-toi à l’inattendu. Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes. Les connaissances se multiplient de façon exponentielle, du coup, elles débordent notre capacité de nous les approprier, et surtout elles lancent le défi de la complexité. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers."

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La science pour lui est ravagée par l’hyperspécialisation, qui est "la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d’être leur communication." "Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien." "En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits."

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La pensée complexe

Sa grande oeuvre, qui fonde sa théorie de "La pensée complexe" fut les six volumes de La Méthode.

Une Nuit de la Nation organisée par Europe 1 en 1963 tourné au chaos : grilles arrachées, voitures renversées, adultes pris à partie, rixes, etc. La fête se termine dans une grande violence, surprenant tout le monde, mais pas Edgar Morin, qui avait lu que deux ans avant, des évènements semblables étaient survenus à Stockholm :"Je m’attachai à raccorder des éléments séparés, comme les mœurs, les musiques et les comportements, sans réduire ces phénomènes aux classes et stratégies sociales. A l’époque c’était incongru qu’un scientifique élargisse son champ d’action à ce point, mais cela m’avait permis de comprendre ce qui s’était passé".

"On demande d’abord à l’intellectuel de réfléchir au monde, à ce monde où tout devient de plus en plus cloisonné, dit par des experts cloisonnés, où on perd l’idée générale du monde."

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"Je reste émerveillé devant le spectacle de la nature, le vol d’un papillon, mais je connais aussi la cruauté et la prédation dans la nature. L’émerveillement, non seulement n’est pas incompatible avec la révolte, mais c’est parce que je suis émerveillé que je garde la force de me révolter."

Son implication dans les luttes a commencé en 1934, quand il avait 12 ans. Une émeute avait débordé jusque dans sa classe et lui a révélé l’engagement. Cela a continué toute sa vie, de la Résistance à Sarajevo où il est allé pendant la guerre.

Sa "gauche" a lui avait quatre sources a-t-il dit : "libertaire (l’individu doit s’épanouir), socialiste (la société doit s’améliorer), communiste (il faut fraterniser la communauté), écologique (le souci de la nature). Je ne crois plus à aucune promesse, aucun avenir radieux, aucun messie. Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Eros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d’Eros."

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L’écologie

Un de ses derniers combats est l’avenir de la planète qu’il évoquait déjà en 1993 dans Terre-Patrie. Il nous l’avait rappelé : "Il y a 30 ans, le rapport Meadows du MIT montrait déjà que le désastre écologique annoncé n’était pas qu’externe à nous mais qu’il avait aussi des causes internes, liées à notre mode de consommation débridée, et qu’il fallait une autre vie que celle où règnent le calcul, le profit, la démesure (hubris), un autre monde que celui du mépris qui étouffe nos aspirations. Il fallait un changement de civilisation et détricoter les politiques menées. 30 ans plus tard, rien n’a changé."

"Il y a un énorme retard. Nous sommes très, très tard, mais nul ne peut dire si on est déjà trop tard. J’ai vu avec joie les récents sursauts de conscience, totalement inattendus avec ces jeunes en rue et avec un jeune suédoise telle Jeanne d’Arc. Et comme celle-ci, elle fut d’emblée la cible d’attaques dans les médias de la part de toutes les forces conservatrices qui ont peur de perdre la rente qu’ils se sont forgées sur le monde actuel."

"Du Chili au Liban, de l’Equateur aux Gilets jaunes, on voit bien comment le système basé sur la concurrence, la consommation et les inégalités commence à être vomi par les gens. Ce sont toutes des révoltes superbes et anarchiques ce qui fait leur force mais aussi leur faiblesse car elles risquent d’être écrasées si elles n’ont pas une voie politique pour poursuivre."

Morin reprenait Hölderlin "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauvera". Mais inversement, il ajoutait celle de Jacques Dutronc : "J’y pense et puis j’oublie". "On vit trop au jour le jour sans plus voir le monde global."

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Vous craignez une disparition de l’homme ?
Non, mais bien une disparition de la civilisation en une régression généralisée politique, morale, intellectuelle, comme on le voit à nos frontières en Hongrie, Turquie, Pologne, aux Etats-Unis où la nation est à la fois la plus matérialiste et la plus rongée par les évangélistes. Quand la Grèce fut conquise et détruite par Rome c’est pourtant la civilisation grecque qui s’est imposée à Rome. Horace disait que "La Grèce vaincue a vaincu son barbare vainqueur". Au Moyen Age, la civilisation s’est maintenue dans les monastères, îlots de solidarité et de culture. Nous devons peut-être construire à nouveau ces oasis, sauvegarder des îlots de résistance si les barbaries devaient à nouveau s’imposer.

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Le seul secret de cette longévité féconde jusqu’au bout, "C’est la curiosité qui reste et qui me fait surmonter mes moments de peur."

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Dans son très bel essai Leçons d’un siècle de vie qu’il vient de publier, il concluait ainsi sur la bipolarité de la vie, "à la fois cadeau et fardeau, merveilleuse et terrible" : "Parfois, je suis submergé par l’amour de la vie, parfois, je suis submergé par la cruauté de la vie" et il suggère d’y répondre par "la raison ouverte" et "la bienveillance aimante".


Encore quelques mots de Guy Duplat, à propos du dernier livre d’Edgar Morin : Leçons d’un siècle de vie

Penser la complexité

Son nouveau livre, Leçons d’un siècle de vie, rédigé à la suggestion, dit-il, de sa compagne, la sociologue Sabah Abouessalam, est un essai court et limpide qui résume l’expérience de toute une vie et en tire des leçons.

Ceux qui suivent Morin depuis longtemps n’y trouveront aucun scoop mais bien un résumé plein de sa brillante intelligence et de sa chaleur humaine. Pour les autres, c’est une belle occasion de faire un bout de chemin avec un penseur qui peut éclairer nos temps obscurs.

Le livre témoigne du courage et de la perspicacité dont a fait preuve Morin toute sa vie pour défendre une certaine idée de l’homme. On l’a encore vu ces dernières années soutenir avec radicalité les thèses écologiques et s’indigner du sort réservé aux réfugiés. Mais on y retrouve aussi son goût contagieux pour jouir de la vie, pour les compagnonnages, et pour les extases poétiques.

Le livre tire donc des leçons de son existence. Et d’abord celle de la pensée complexe dont il est le meilleur philosophe : "La pensée, écrit-il, doit affronter et non éliminer la contradiction", car comme le disait Héraclite "Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses".

Il veut inciter son lecteur "à faire émerger en lui la conscience des complexités humaines, si souvent masquées par les simplismes, unilatéralismes et dogmatismes."

Vivre et non survivre

Une de ses grandes leçons est qu’"il faut vivre et non pas seulement survivre". Il avait choisi cette ligne en s’engageant à 20 ans dans la Résistance malgré les risques mortels. Pour cet humaniste, "une des tragédies humaines les plus profondes et les plus universellement répandues est que tant de vies humaines sont consacrées et condamnées à la survie."

Vivre et non survivre fut un des slogans de Mai 68. Morin déplore que les hommes et les femmes soient "si souvent traités uniquement comme objets statistiques et cessent d’être reconnus comme êtres humains."

Vivre, dit-il, c’est "s’intégrer à des communautés, être reconnu par les autres, ne fut-ce que par le bonjour en rue d’un inconnu qui nous dit ‘tu existes, je te reconnais comme être humain’".

Vivre, c’est aussi donner à sa vie ce qu’il appelle une qualité poétique, traversée de petits bonheurs comme de grandes extases (qu’on trouve autant dans l’engagement politique que dans l’éblouissement des sens) : "l’état poétique est cet état émotion devant ce qui nous semble beau non seulement dans l’art, mais aussi dans les expériences de nos vies, dans nos rencontres."

Trouver des chemins

Nos identités, rappelle-t-il, sont unes et multiples à la fois. Il nous faut trouver des chemins dans l’incertain et l’imprévu. Chance et malchance, bonheur et malheur peuvent même être plus liés qu’on ne le croit, un malheur pouvant s’avérer source ensuite de bonheur…

Edgar Morin analyse encore ses expériences politiques, jusqu’à la crise du Covid qui nous a imposé de reconnaître la nécessité d’une pensée complexe. Il rappelle que "problématiser" peut engendrer le doute. Mais que le doute est "un véritable détoxifiant de l’esprit".

Il conclut sur la bipolarité de la vie, "à la fois cadeau et fardeau, merveilleuse et terrible" : "Parfois, je suis submergé par l’amour de la vie, parfois, je suis submergé par la cruauté de la vie" et il suggère d’y répondre par "la raison ouverte" et "la bienveillance aimante".

L’ultime phrase du livre est : "L’esprit humain est devant la porte close du Mystère."

Edgar Morin | Leçons d’un siècle de vie | essai | Denöel | 151 pp., 17 €, version numérique 12 €

EXTRAIT

"Je veux ajouter que tout ce que j’ai fait de bien a d’abord été incompris et mal jugé. Et pourtant je n’ai voulu ni cherché à être atypique ou rebelle. Mais l’autonomie de l’esprit conduit sans qu’on le veuille à la déviance. Il faut accepter l’incompréhension et le discrédit."