Une histoire judéo-musulmane partagée 
Article mis en ligne le 26 avril 2021

Extrait d’un article bien intéressant présentant le livre, tout récent "Colonialité et ruptures. Écrits sur les figures juives arabes", d’Ella Shohat, (Textes choisis et présentés par Joëlle Marelli et Tal Dor
, Traduit de l’anglais par Joëlle Marelli
Lux Quebec, coll. Humanités, 2021)

Ella Shohat part des récits que se font les peuples d’eux-mêmes. Elle les étudie à travers l’histoire, confronte leur véracité, leur évolution. Elle les fait s’entrechoquer pour en distinguer la part nécessaire de contradictions, mais aussi de convergences. Car mis en miroir, ces récits se révèlent parfois l’un à l’autre, surtout lorsqu’ils sont opposés.

L’une des grandes qualités de cet ouvrage est d’éclairer le présent à travers un passé non figé. Shohat tente de déterminer dans quelle mesure les rapports entre musulmans et juifs dans le passé peuvent être réinterprétés « de manière allégorique » afin de déterminer « des analogies avec les relations israélo-arabes du temps présent ». Les échos historiques que Shohat traque et perçoit entre les expériences des juifs et des musulmans en Europe permettent d’abord « des allers-retours entre l’antisémitisme d’autrefois et l’islamophobie d’aujourd’hui ». Elle note que la modernité impériale a traduit « progressivement les formations religieuses en principes raciaux ». En dévidant cette idée de bouc émissaire moderne, on peut dès lors interroger ce retour de l’encodage religieux à la place de celui de la race désormais entachée par l’infamie du nazisme.
Elle pointe ainsi qu’à force d’être répétés, des lieux communs tels que « les juifs et les musulmans se haïssent depuis des millénaires » constituent désormais une doxa qui semble aller de soi, soutenue par des experts néo-orientalistes. Elle souligne combien le très soudain et opportuniste « investissement compassionnel européen dans les épreuves traversées par les juifs d’Islam » contraste avec « toute autocritique lucide du passé chrétien de l’Europe ». Selon Shohat, l’Europe moderne a projeté sa propre histoire antisémite sur le monde musulman. À l’image du chrétien-tueur-de-juif s’est substitué l’image du musulman-tueur-de-juif. « Dans une certaine mesure, la figure musulmane constitue la victime expiatoire de la culpabilité chrétienne à l’égard des juifs. De même, le ‟musulman fanatique” sert à masquer l’antisémitisme — ou la judéophobie — par lequel, dans les espaces post-Lumières, se manifeste l’ambivalence raciale à l’égard du juif en tant qu’élément oriental étranger sur le sol occidental » écrit-elle. Le trait d’union qui rendait possibles des termes tels que « judéo-musulman » et « judéo-arabe » a disparu au profit d’autres associations tel le très récent « judéo-chrétien », qui épouse parfaitement « la culture géopolitique occidentale ».
Mais Shohat identifie aussi dans cette figure du juif arabe « un avenir possible de réconciliation ». Le trait d’union peut renaître de cet imaginaire passé et convoqué à nouveau. Dès lors, la publication en français des textes de Shohat prend pleinement son sens dans un pays qui, selon l’autrice, « entretient un lien singulier avec la question juive arabe ». La redécouverte de ce lien juif-arabe peut aussi prendre tout son sens pour Israël, le lieu ultime où il pourrait renaître ou totalement disparaître.

Je présente de larges extraits de cet article ICI.
L’article complet est à lire sur le site Orient XXI, membre du Collectif pour un nouveau journalisme international et des Médias indépendants du monde arabe.