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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Peurs bleues et idées vertes
Article mis en ligne le 21 mai 2019

GLENN A. ALBRECHT : EARTH EMOTIONS
Cornell University Press

De plus en plus perceptible au quotidien, le changement climatique suscite de plus en plus d’angoisses intimes. Comment composer avec ces émotions négatives sans sombrer dans l’inaction ?
Par
THIBAUT SARDIER

Libération Jeudi 9 Mai 2019

Vous êtes-vous déjà désolé de ne plus voir de neige sur la montagne qui vous fait face le matin quand vous ouvrez les volets ? De ne plus apercevoir d’oiseaux ni d’abeilles sur votre balcon ? De voir des lieux familiers dévastés par l’usine ou l’aéroport tout juste construit près de chez vous ? Si oui, vous souffrez peut-être de « solastalgie ». Inventeur de ce terme déjà vieux de quinze ans, le philosophe australien Glenn A. Albrecht refuse d’y voir une véritable pathologie médicale. Mais le diagnostic est simple à établir : c’est une forme de nostalgie -donc de mal du pays- que l’on ressent alors que l’on se trouve chez soi. « La solastalgie est la manifestation du changement climatique sur l’environnement dans lequel vous vivez au quotidien », précise le philosophe à Libération. Dans son essai Barth Emotions (Comell University Press, sorti le 15 mai, version française à paraître en 2020 aux Liens qui libèrent), il en donne un exemple avec les paysages de la vallée Hunter, près de Sydney, dévastés par une immense mine à ciel ouvert qui cause chez les riverains d’importantes souffrances psychologiques et physiques. La solastalgie fait donc entrer le stress, la colère ou la peur dans les lieux qui nous.servent habituellement de refuge.

NOUS ARRIVERONS À L’ÂGE DE LA CRAINTE GLOBALE”

Feux de forêt, surpêche, chasse excessive, inondations, étalement urbain, extinction massive de la biodiversité - avec un million d’espèces menacées- confirmée dans un rapport publié récemment par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques ... Les transformations sont si nombreuses que rares sont ceux qui échappent au malaise. Celui-ci pourrait même empirer. « Nous vivons un âge de la solastalgie, parce que c’est ce que nous éprouvons tous actuellement en tant qu’espèce. Mais si le changement climatique, l’extinction des espèces, la pollution empirent, alors nous arriverons à un autre âge, celui de la crainte globale (1) », prévient Glenn A. Albrecht. La différence entre les deux périodes réside dans le rapport au temps : la solastalgie est focalisée sur le présent, la crainte globale nous projette dans la « vision terrifiante d’un futur apocalyptique ».

Peur et inquiétude s’invitent donc de plus en plus dans le monde de l’écologie. Des essayistes à succès comme Cyril Dion ou Pablo Servigne (2) y ont récemment contribué en dépeignant, dans des pages qui font froid dans le dos, l’effondrement qui nous menace si nous ne changeons pas drastiquement nos modes de vie. « Nous pourrions ajouter bon nombre de menaces terrifiantes », écrit Cyril Dion après avoir passé en revue l’accélération du réchauffement climatique, la fonte du permafrost, la disparition de nombreuses espèces ou la baisse des rendements agricoles.

Spécialiste de l’analyse des discours, notamment sur Internet, la chercheuse norvégienne Kjersti Flottum (3) considère que les sujets de préoccupation des individus ont évolué depuis dix ans : « En 2009, lors de la COP 15 de Copenhague, on s’interrogeait sur les causes du changement climatique. Aujourd’hui, on se demande plutôt comment en atténuer les effets, et donc comment répartir les responsabilités, entre politiques et individus, entre pays riches et pays en développement. » Elle complète ce constat général par une recherche menée en Norvège (4) : « Entre 2016 et 2018, on note une progression du sentiment de tristesse. On observe aussi une croissance de la ’forte inquiétude’ entre 2011 et 2018 beaucoup plus marquée chez les jeunes nés après 1990 que chez les plus âgés », explique-t-elle.

La multiplication de ces sombres sentiments permet d’expliquer l’engagement militant de celles et ceux qui adhèrent au catastrophisme. Pour son ouvrage Face à l’effondrement (lire l’interview p. 24), le politologue Luc Semal a rencontré nombre d’entre eux. Il évoque un sentiment de désillusion collective face à l’hypothèse d’une continuité du modèle de développement actuel, « qui se nourrit à la fois de l’expérience des échecs passés et de l’anticipation des chocs à venir ». La peur de vivre ces bouleversements est pour les militants un élément important de leur implication, qui ne touche pas que les jeunes : dans son livre, le chercheur cite un sexagénaire britannique parlant d’un camarade vingt ans plus vieux que lui :

« Il est gentil Christopher, mais lui ne sera sans doute pas là quand il y aura effondrement. Alors que moi.je suis persuadé que cela arrivera de mon vivant ... » C’est aussi dans cette peur que puisent les grandes mobilisations actuelles, et tout particulièrement celles des lycéens pour le climat où des jeunes du monde entier expriment la conviction qu’ils subiront de leur vivant les conséquences du changement climatique. Anuna De Wever et Kyra Gantois, les deux étudiantes qui ont lancé les marches bruxelloises pour le climat dans le sillage de la lycéenne suédoise Greta Thunberg, confirment le constat : « Oui, nous sommes angoissées », écrivent-elles dans un petit manifeste intitulé Nous sommes le climat (Stock, 5,90 €) avant d’affirmer : « Notre avenir est enjeu, cela n’a rien d’une exagération, » A l’ombre des slogans enthousiastes et de la joie manifestés lors de ces marches.I’inquiétude est palpable, comme le relève le philosophe italien Sergio Labate, qui a signé l’article « peur » dans le récent ouvrage Passions sociales (PUF, 2019, 29 €). « De telles mobilisations tirent profit de la peur comme une passion socialement productive. Elle essentialise notre jugement du monde et, par conséquent, définit une nouvelle structure du jugement politique », explique-t-il à Libé. Elle permet ainsi de désigner les responsables et les victimes du désastre écologique actuel. C’est ce que font Kyra Gantois et Anuna De Wever lorsqu’elles dénoncent l’inaction des politiques : « Cela ne nous met pas juste en colère. C’est bien pire que cela. Nous sommes tellement déçues que nous doutons de votre volonté de réussir » Une forme de discours bien trop négative, selon l’historienne Perrine Simon-Nahum qui s’est intéressée aux manifestations à travers certains des· slogans affichés par les jeunes participants, comme “Nous ne voulons pas travailler si nous n’avons aucun avenir” ou “il ne s’agit plus d’être écolo mais d’être vivant”.

Selon la chercheuse, la teneur catastrophiste de ces phrases empêche toute projection vers l’avenir et vers l’action : « Ils partent du principe que les choses sont déjà jouées, et que l’intervention de l’homme dans le monde est forcément négative » ; explique-t-elle. Et la volonté des jeunes activistes de se distinguer du reste de la société, qui n’aurait pas conscience des enjeux climatiques, empêche de réfléchir collectivement et politiquement aux solutions à mettre en place. De la peur à la colère en passant par l’angoisse, les émotions seraient donc mauvaises conseillères.

LES FAITS VIENNENT DE LA SCIENCE’

Pourtant, de nombreux chercheurs invitent à repenser le rôle que jouent les sentiments dans notre rapport à l’écologie. Pour Glenn A. Albrecht, ils pourraient même jouer un rôle plus déterminant que les analyses rationnelles, si l’on compare l’indifférence avec laquelle ont été reçus de nombreux rapports scientifiques alarmistes depuis plusieurs décennies aux réactions.de celles et ceux qui font l’expérience des conséquences de la crise écologique. « Nos vies émotionnelles et notre engagement éthique doivent être mobilisés pour qu’un véritable changement s’amorce, explique l’Australien. Les faits viennent de la science, mais les choses changent aujourd’hui tellement vite que les gens n’ont pas besoin d’elle pour voir que ces événements négatifs se produisent » A condition de distinguer la peur qui paralyse et celle qui permet d’agir. Pour Glenn A. Albrecht, la peur peut déboucher sur des formes d’ « écoparalysie » ou de fuite en avant, marquées par un refus de changer de mode de vie ou par un désir de surconsommer. » Dans ces cas-là, on essaie de ne pas se confronter à la réalité. Mais de plus en plus de personnes sortent de cette paralysie et s’engagent dans des politiques du changement », constate-t-il.

Ce débat n’est pas nouveau : il renvoie aux théories du philosophe Hans Jonas. Dans son essai le Principe responsabilité (1979), !’Allemand parle d’une heuristique de la peur. Les progrès techniques de l’humanité faisant peser sur elle la possibilité d’une autodestruction, les êtres humains deviennent responsables du futur. La peur peut alors devenir un soutien pour juger collectivement de ce qui est souhaitable : « Nous savons beaucoup plus tôt ce dont nous ne voulons pas que ce que nous voulons », écrit-il.

Pour Perrine Simon-Nahum, le problème est que cette projection de la peur vers l’avenir rend l’individu responsable à l’égard des générations futures, et non plus face à ses contemporains. « Il nous impose une responsabilité, aussi infinie qu’écrasante dont les effets nous inhibent. Or, les gens veulent trouver un sens à leur vie, ils veulent aussi exister, c’est-à-dire se sentir acteurs de leur propre vie », explique-t-elle avant de conclure : « Les émotions doivent être émancipatrices, pas inhibitrices » La peur, dont l’utilité repose surtout sur sa capacité à faire prendre conscience des risques écologiques, doit donc être surmontée au profit d’une approche plus positive.

“LES DÉMOCRATIES DOIVENT CHANGER LA PEUR EN ESPOIR”

Dans Earth Emotions, Glenn A. Albrecht appelle à dépasser l’Anthropocène (5) - période à laquelle il associe toutes les émotions négatives comme la solastalgie ou la crainte globale - pour faire advenir la « Symbiocène ». Cette nouvelle ère de son invention serait celle de la symbiose et de l’harmonie du vivant, marquée par une pleine conscience des liens qui relient l’ensemble des animaux et des végétaux. Pour le philosophe, ce serait l’avènement d’émotions positives nouvelles telles que la « topophilie », l’amour des lieux, ou « la ’symbiophilie’, soit l’amour de vivre ensemble », écrit-il dans son livre. Autant d’émotions appelées à investir le champ politique, puisque Glenn A. Albrecht prévoit la fondation d’une « symbiocratie » dans laquelle les humains gouverneraient en prenant en compte la totalité des relations qui unissent des êtres vivants.

A plus court terme, les régimes démocratiques doivent composer avec nos inquiétudes pour permettre l’expression de la souveraineté populaire, selon le philosophe Sergio Labate : « Les démocraties modernes ont pour tâche de transformer la peur en espoir », explique-t-il, avant de nuancer : « Si la démocratie supporte la peur mais n’offre pas de moyen pour la convertir par la politique, il est clair qu’elle échoue. » Ne pas parvenir à dépasser la peur dans le champ politique serait alors le plus grand risque pour la démocratie. Sur ce point, Perrine Simon-Nahum pointe ainsi le risque que l’heuristique de la peur révèle l’impuissance du politique et finisse par imposer un conformisme social qui déboucherait sur des mesures liberticides : « Sous prétexte d’une soi-disant émancipation, c’est un contrôle social assez radical qui risque de se mettre en place », prévient-elle, prenant pour exemple la possibilité de politiques de contrôle des naissances pour limiter la population (Cf Libération du 2 avril). Il va donc falloir apprendre sérieusement à conjurer la peur.

(1) Global Dread en anglais.

(2) Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Seuil, 2015 ; Petit Manuel de résistance.contemporaine, de Cyril Dion, « Domaine du possible », Actes Sud, 2018.

(3) Lire « Avenir et climat : représentation de l’avenir dans des blogs francophones portant sur le changement climatique » dans la revue Mots. Les langages du politique, n°119, mars.

(4) Panel Digital Social Science Core Facility (Digsscore).

(5) Ere géologique actuelle où l’humain influence les grands cycles géologiques et climatiques.


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“Les jeunes pensent que l’effondrement adviendra de leur vivant. On passe d’une rhétorique des générations futures à une rhétorique des générations présentes. L’angoisse est inévitable”

ET De la peur à l’utopie
Dans la BD « Des milliards de miroirs », Robin Cousin dessine un monde hanté par la crainte. Et si l’imagination permettait de s’en libérer ?



LUC SEMAL :

FACE A L’EFFONDREMENT.
MILITER À L’OMBRE DES CATASTOPHES

PUF, 368 pp., 22 €.