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Michel Simonis

"Dès 1989, partout, il y avait des signes que l’islam politique gagnait en influence." (Felice Dassetto)
Felice Dassetto
Article mis en ligne le 8 août 2018
dernière modification le 9 août 2018
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Le sociologue Felice Dassetto (UCL) publie "Jihad u Akbar" aux presses universitaires de Louvain. Le livre fait la synthèse historique des courants dans l’islam sunnite qui prônent l’idée d’un djihad radical et terroriste. C’est l’occasion d’expliquer d’où vient ce courant djihadiste-terroriste et pourquoi la Belgique, comme d’autres pays européens, n’a rien vu venir. Les commentaires d’un sociologue qui n’a pas sa langue en poche !

Extraits d’un interview de Felice Dassetto par Christophe Lamfalussy,

LLB, dimanche 20 mai 2018

Votre livre parle du djihadisme dans le sunnisme. Pourquoi avoir mis de côté le chiisme ?

Parce que je n’ai pas la compétence de faire tout. C’est aussi parce que le sunnisme est plus implanté en Europe. La notion de martyr est née au sein du chiisme, en Iran et au Liban au sein du Hezbollah, mais il y a une dynamique propre du djihad à l’intérieur du sunnisme, bien avant l’arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979. Le djihad est devenu un sous-système du sunnisme, qui a acquis sa propre autonomie de fonctionnement. Il a réussi à se reproduire pendant 50 ans. C’est long. Les Brigades rouges n’ont pas duré aussi longtemps, ni même le nazisme.


Tout a débuté pour vous dans les années 60-70 ?

Fin des années 60 au Maroc, on voit Albdelkrim Mouti fonder la Chabiba Islamiya (Jeunesse islamique), laquelle commet des assassinats au nom d’un affrontement entre la gauche et l’islam.
Dans les années 70 en Egypte, les écrits de Sayyib Qutb, le penseur du djihad, gagnent en influence.
Il avait été envoyé dans les années 50 comme attaché à l’ambassade d’Egypte aux Etats-Unis pour explorer le système d’éducation américain. Il a eu le choc de sa vie. Il a été confronté au matérialisme, ce qui l’a conduit à se rapprocher des Frères musulmans et à développer une analyse radicale de la domination de la culture occidentale. Ses thèses ont été traduites dans toutes les langues du monde par le mouvement des jeunes Frères musulmans koweïtiens qui en ont fait des brochures à bas prix.

Est-ce que le rejet du matérialisme occidental est une composante de l’islam radical ?

Une des composantes. Pour ce courant, le matérialisme des Occidentaux a évacué l’idée de Dieu. Mais l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 va introduire une autre dimension, c’est la lutte contre le communisme, athée, qui lui aussi abandonne Dieu. Pour les djihadistes, le monde musulman est dominé et donc doit avoir un sursaut collectif. Il doit retrouver son propre chemin vers la modernité.

En même temps, ils prônent un retour à l’islam des origines, N’est-ce pas contradictoire ?

Selon eux, un retour aux sources est la seule voie par laquelle l’islam pouvait retrouver la grandeur d’antan. C’était la seule possibilité. Ils ont manqué d’imagination. Cet islam-là a donné naissance à une idéologie politique, une utopie exclusiviste qui vise à ne garder qu’une seule culture et qu’une seule religion.

Cette vague a atteint la Belgique à partir des années 80-90...

On assiste alors à un enfermement de la communauté musulmane de Belgique, avec la multiplication des interdits. Le "haram-halal" est devenu un instrument puissant du contrôle des corps et de la régulation des rapports entre les gens. Le Coran et les hadiths prônaient l’interdiction du porc et de l’alcool, mais c’étaient des affirmations hygiéniques qu’on retrouve aussi dans la religion juive. Avec la modernisation de ce concept, on en arrive à l’idée d’un halal moléculaire c’est-à-dire qu’on va jusqu’à chercher la molécule de porc qu’on retrouve dans la gélatine. Nulle part dans le Coran on ne dit qu’il faut aller jusqu’à la molécule.

En Belgique, plusieurs courants de l’islam se sont entrechoqués…

Ils ont plutôt convergé vers un même but. Les tablighs ont introduit cette idée de la Da’wa, cette grande mission pour faire revenir les gens à l’islam qui a émergé dans les années 30 en Inde. Les Frères musulmans, on en a déjà parlé. Le mouvement wahhabite est devenu un instrument d’influence géopolitique des Saoudiens, surtout à partir du roi Fayçal. Le mouvement turc de Milli Gorus. Tous ont convergé vers la même idée qui était d’islamiser la société et d’amener un islam fondamentaliste. Cela s’est construit dans les années 80-90.

Dès 1989, partout, il y avait des signes que l’islam politique gagnait en influence.

On a manqué alors - non seulement en Belgique mais aussi ailleurs - d’un vrai leadership intellectuel capable de formuler une nouvelle pensée musulmane. Il n’émerge que maintenant, à la faveur des événements, mais les voix restent isolées. Ces penseurs nouveaux sont présents en Europe, mais pas au Maroc, très rarement en Turquie. S’il y avait un rôle pour les autorités publiques ou des mécènes privés en Europe, ce serait d’aider ces intellectuels à travailler et à subsister.

Pour lire l’interview complet, voir http://www.lalibre.be/debats/opinions/felice-dassetto-partout-l-islam-politique-gagnait-en-influence-5afeecbfcd7028f07a0ea950

P.S. :

Professeur émérite à l’UCL , Felice Dassetto est l’un des grands spécialistes belges de l’islam. Il a fondé à Louvain-la-Neuve en 1999 le Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain (Cismoc), aujourd’hui dirigé par Brigitte Maréchal. Après une licence en sociologie à l’UCL en 1972, il a eu une carrière éclectique, où on le voit notamment s’intéresser à l’immigration avec son collègue Albert Bastenier et diriger l’Observatoire social européen de 1980 à 1988. A la fin des années 70, Felice Dassetto commence à s’intéresser à l’organisation du culte musulman en Belgique ("L’Islam transplanté", 1984), passion qui ne le quittera plus jusqu’à aujourd’hui. Il a été sollicité par la Commission européenne pour faire un état des savoirs sur l’islam européen et publie une recherche sur l’islam bruxellois en 2011, "L’Iris et le Croissant”.