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Michel Simonis

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Caricatures et liberté absolue
Article mis en ligne le 18 mars 2015
dernière modification le 18 mars 2016
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Un article ancien, qui date de "Charlie Hebdo" et que je reprends aujourd’hui, pour compléter la réflexion sur la tolérance, avec un point de vue historique.
MS

Pour François Boespflug, historien des religions, les réactions émotionnelles après les attentats ont parfois manqué de lucidité et ce malgré leur générosité.

Lorsque l’on dit que la France est un cas à part dans son rapport aux religions, il y a du vrai. Le droit de s’en moquer est même presque devenu un drapeau en Hexagone.
La moquerie et le blasphème ont atteint une dimension inédite aujourd’hui. Personne n’est jamais allé aussi loin que nous, de la Chine à la Mésopotamie en passant par l’Egypte. Seule exception : les Grecs, très moqueurs à l’égard de leurs Dieux. L’autodérision a également toujours été assez salée chez les rabbins.

Caricatures du Christ au IIIe siècle

Historiquement, la civilisation européenne a été la première à accepter que soient caricaturées des figures majeures de la religion dominante (Dieu, la Trinité, le Christ, la Vierge Marie). Mais pas avant une date que l’on peut situer vers les années 1870.

Du IIIe siècle, on a retrouvé sur le Mont Palatin à Rome un graffito représentant le Christ avec une tête d’âne. Mais après l’Édit de Milan (313) et a fortiori quand le christianisme devient la religion officielle en 390, sous Théodose, la tolérance face à l’humour baisse et le blasphème est sévèrement réprimé en Europe, et ce jusqu’à la Révolution française.

On connaît cependant des cas de caricatures anti-juives sous Saint-Louis ou anticléricales du temps de la Réforme. Certaines sont même très insultantes envers le Pape, Luther étant également bien mis en boîte. Mais durant cette période, il n’existe pas de peintures insultantes envers la Trinité, le Christ ou le Crucifix.

Paris, capitale de la caricature anticléricale

Le chevalier de la Barre, dernier condamné à mort pour cause de blasphème, a été exécuté en 1766 et c’est précisément durant ce siècle que vont apparaître la tradition libertaire et l’anticléricalisme avec Voltaire, Diderot et les Lumières.

C’est la Révolution qui marquera le vrai tournant, car la France, en coupant la tête de son Roi, casse le sacré.

À partir de l’époque de la Commune de Paris, font irruption des insolences ne portant plus seulement atteinte à l’honneur du Pape et des ecclésiastiques, mais carrément au Christ ou à sa mère. On voit par exemple le Christ remplacé par une femme nue ou en croix avec le sexe en érection et Marie-Madeleine à ses côtés…

De telles audaces ne s’étaient jamais vues avant 1870. Paris devient alors, jusqu’à la guerre de 14-18, la capitale mondiale de la caricature anticléricale. L’affaire Dreyfus et la loi de séparation des Églises et de l’État favorise, voire excite, cet état de fait.
Le goût français pour le propos libertaire fait du pays le plus tolérant en la matière, dans une Europe déjà très ouverte.

Pour une autocensure pacifiste

Aujourd’hui, force est de constater que nous sommes les seuls à vouloir continuer à pouvoir nous moquer de Dieu impunément, et dans une certaine indifférence. L’insolence anti-religieuse est assez bien portée en France.

Mais il semble évident que nous allons devoir mettre de l’eau dans notre vin car nos sociétés deviennent de plus en plus multiculturelle et multi-religieuses. C’est peut-être la fin de la tolérance molle qui s’auto-justifie au nom de la liberté d’expression exaltée comme un absolu intouchable.

Le maniement du mot "Dieu" en une des magazines français (par exemple, dans "l’Obs" : "Dieu peut-il rebondir ?", "Peut-on se passer de Dieu ?"...) est une liberté qui n’est pas tolérée ailleurs. De même que la couverture de la revue internationale du rock avec un rockeur figuré en Christ en croix est possible chez nous et pas ailleurs.

Tant que la société française ne comportait qu’une religion dominante, la question ne se posait pas mais elle est aujourd’hui posée de toute évidence. La plupart des Nations ne comprennent pas que l’on puisse pratiquer le dessin provocateur.

Pour vivre ensemble, il me semble qu’il va falloir introduire une prudence citoyenne et s’appliquer une autocensure pacifiste, même quand on chérit la liberté d’expression. C’est d’ailleurs une question de bon sens.

Nous avons un mal fou à accepter le fait qu’une relation supporte voire exige, pour rester viable, l’autocensure et que c’est un moindre mal. L’humain se contrôle partout. En famille, au travail, il compose avec les autres.

La liberté absolutisée qui ne tiendrait plus compte de comment le propos est reçu n’est plus applicable dans une société multi-ethnique et multi-culturelle. On ne peut pas tout dire, partout, tout le temps. Ça me paraît être du bon sens.

L’islam, un cas à part

Sans compter que, pour l’actualité qui nous intéresse, l’islam est un cas à part. On ne peut pas demander aux musulmans la même indifférence à l’égard de leur religion. En comparaison, juifs et chrétiens ont appris à faire le gros dos depuis des siècles.

Les musulmans ne reçoivent comme discours que celui des courants qui ont pris le leadership aujourd’hui, wahhabisme et salafisme, qui leur disent que toute représentation du prophète est interdite. Et dans l’islam d’aujourd’hui, la tradition de la moquerie religieuse existe mais elle est extrêmement minoritaire et encore très sanctionnée.

Nous attendons aujourd’hui que les intellectuels musulmans fassent entendre leur voix pour apprendre aux fidèles l’indifférence ou la réplique critique argumentée face aux provocations.

"Charlie Hebdo" est toujours allé très loin, considérant que, comme ils se moquaient de la religion juive ou chrétienne, ils pouvaient – voire devaient – se moquer aussi de la religion musulmane. Mais l’histoire n’est pas la même et leurs conséquences non plus. Dans les pays du monde arabe, les pouvoirs sont souvent trop fragiles pour être moqués.

Le prix de la liberté d’expression est cher

Le prix de la liberté d’expression française est bien cher. Déjà lors des caricatures danoises, des émeutes avaient fait des morts en Egypte et ailleurs dans l’Afrique islamisée. La nouvelle couverture de "Charlie Hebdo" a fait des morts au Niger – sans compter les 45 églises brûlées. Quand le prix de la sacrée liberté d’expression des Occidentaux est payé par d’autres qu’eux, il y a de quoi s’interroger.

En bref, je m’oppose à toute forme de police des images et de la pensée, mais il me semble qu’une autocensure amicale s’impose pour pouvoir vivre ensemble en paix.

Propos recueillis par Louise Pothier.

Question d’honnêteté intellectuelle, il semble utile de préciser que MR François Boespflug qui se présente comme un historien des religions , est aussi Membre de l’ordre dominicain
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_des_Prêcheurs.
Cela ne pose bien sur aucun problème.
Ce qui pose problème c’est de se présenter comme un Historien des religions , et d’omettre de préciser sa propre appartenance à un ordre religieux .

On peut rappeler ce que disait Abdelwahab Meddeb "Ce n’est pas à l’Europe de s’adapter à l’islam, c’est à l’islam de s’adapter à l’Europe, à l’islam d’apprendre à subir la critique même la plus offensante sans en venir au crime de sang pour se défendre […]. C’est en Europe que le sujet d’islam doit sentir la part manifestement obsolète de son héritage. Ici, il doit savoir que le respect de la croyance n’a pas à entraver l’expression des opinions."(http://www.deblog-notes.com/2015/01/charlie-zineb-el-razhoui-elle-en-a.html ).

François Boespflug
Historien des religions

Publié le Publié le 28-01-2015 par Le Nouvel Obs, Le Plus.

Édité par Louise Pothier - Auteur parrainé par Christian Bernard



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