Une nouvelles question : les monuments
Article mis en ligne le 6 septembre 2020
dernière modification le 17 septembre 2020

L’amnésie et l’injustice vont de pair et il est beaucoup plus facile d’ignorer l’Histoire (ou de la venger) que de la regarder droit dans les yeux. (Nadine Pinede)

Les statues sont des incarnations que nous choisissons d’honorer dans nos espaces publics.

Certains les déboulonnent. C’est un peu comme modifier le titre des "Dix petits nègres" d’Agatha Christie (Ça se discute).

Pour les statues, une idée est d’ériger - aussi ? - ou à la place de ? - des statues porteuses d’une autre histoire.
(Voir l’article de Dzifanu Tay)

En voici deux exemples.

1. Érigeons des statues pour rendre hommage aux esclaves noirs

À Copenhague trône la seule statue au monde à commémorer une esclave rebelle noire : la statue "Je suis la reine Mary". Pourquoi ne pas en faire un exemple ?

© Wikipedia & Nadine Pinede

Une opinion de Nadine Pinede, écrivaine et poète, bénévole pour les Democrats Abroad Belgium.

L’amnésie et l’injustice vont de pair et il est beaucoup plus facile d’ignorer l’Histoire (ou de la venger) que de la regarder droit dans les yeux. Le 4 juillet est connu comme le jour de l’indépendance aux États-Unis, une célébration marquant la lutte contre les puissances coloniales anglaises. Cette année, dans le sillage de notre prise de conscience mondiale du racisme, cet Independence Day devait également être un jour de réflexion sur toutes les personnes d’ascendance africaine qui se sont battues pour leur droit d’être libres de l’esclavage et de l’oppression, et qui ont été délibérément effacées de l’Histoire.

Un exemple à suivre

Les statues sont des incarnations que nous choisissons d’honorer dans nos espaces publics. Suite au mouvement mondial Black Lives Matter, des statues aux États-Unis qui ont été créées pour remanier la défaite des États du Sud dans la guerre civile ont été défigurées et retirées pour dénoncer la glorification de ce passé raciste.
Plutôt que de considérer les nombreuses statues qui méritent à juste titre d’être démontées ou mises dans des musées pour étudier les leçons d’Histoire, je voudrais honorer une statue qui a le pouvoir de nous élever. À Copenhague, au Danemark, devant un ancien entrepôt portuaire qui était autrefois rempli de sucre et de rhum, pour lequel des vies noires étaient échangées, se trouve désormais la statue Je suis la reine Mary (I Am Queen Mary).
Imposante, perchée à plus de six mètres de haut, une femme noire majestueuse est assise sur un trône, tenant dans une main un couteau pour couper la canne à sucre et dans l’autre une torche. Elle est inspirée par Mary Thomas (1848-1905), qui a mené une révolte d’esclaves dans les Antilles danoises.
C’est la seule statue que je connaisse qui commémore une esclave rebelle noire. Trop de pays ont tenté de cacher leur rôle honteux dans la traite transatlantique des esclaves, construisant à la place des statues de ceux qui en ont profité, comme celle récemment jetée dans le port de Bristol. J’imagine les paroles de la Reine rebelle aujourd’hui : "Le vote est une arme puissante que nous n’avons jamais eue. Utilisez-le correctement !"

Cet hommage au courage d’une femme noire a été créé par deux femmes artistes noires, LaVaughn Belle des îles Vierges et Jeannette Ehlers, une Danoise d’origine caribéenne.
Un pèlerinage
Quand j’ai appris l’histoire de la statue I Am Queen Mary, je l’ai partagée avec ma mère de 81 ans. Elle et mon père, décédé en 2015, sont nés et ont grandi en Haïti, la seule nation au monde née de la rébellion des esclaves. Ma mère a fait le vœu qu’un jour nous verrions la reine Mary ensemble. En décembre dernier, elle a ainsi voyagé pendant 20 heures depuis les États-Unis pour nous rejoindre, mon mari et moi, à Copenhague.
Bien que giflés d’une froide pluie hivernale, nous avons tous les trois parcouru un chemin délicat sur des pavés glissants. Nous menions un pèlerinage vers un monument contre le silence et l’effacement de l’Histoire. Nous voulions honorer le pouvoir de l’art pour mettre en lumière ceux et celles qui se cachent dans les abîmes de l’Histoire. Et nous avons contemplé la Reine rebelle comme si elle tenait le passé, le présent et l’avenir entre ses mains.

Publié dans La Libre le 8 juillet 2020
Titre original : "La Reine rebelle"


Note.
Au Danemark, où la plupart des statues publiques représentent des hommes blancs, samedi deux artistes ont dévoilé la statue saisissante dans l’hommage à une reine rebelle du XIXe siècle qui avait mené une révolte ardente contre la domination coloniale danoise aux Caraïbes.
Ils ont dit que c’était le premier monument public du Danemark à une femme noire.
La sculpture a été inspirée par Mary Thomas, connu comme l’une « des trois reines. » Thomas, avec deux autres leaders féminins, ont lâché un soulèvement en 1878 appelé le « Fireburn ». Cinquante plantations et la plupart de la ville de Frederiksted dans st. Croix a été brûlé, dans ce qui a été appelé la plus grande révolte de travail dans l’histoire coloniale danoise.


2. Bristol : la statue d’un marchand d’esclaves remplacée par celle d’une manifestante du mouvement Black Lives Matter

Sans en avertir la mairie, un artiste a installé une nouvelle statue sur le socle où se trouvait la sculpture déboulonnée d’Edward Colston. 

La statue d’un marchand d’esclaves déboulonnée début juin à Bristol (Royaume-Uni) a été remplacée à l’initiative d’un artiste, mercredi 15 juillet, par celle d’une jeune femme noire qui avait participé aux manifestation du mouvement Black Lives Matter. Intitulée Une montée en puissance (A Surge of Power), la nouvelle sculpture réalisée par Marc Quinn a été installée sur le socle où se trouvait la statue d’Edward Colston par les équipes de l’artiste, sans que la mairie de Bristol soit au courant.

La grande pièce en résine noire représente Jen Reid, une manifestante qui avait été photographiée le poing levé sur le socle vide de l’ancienne statue de ce marchand d’esclaves de la fin du XVIIe siècle. Cette sculpture, qui faisait controverse depuis des années, avait été déboulonnée puis jetée dans le fleuve début juin, lors de manifestations du mouvement Black Lives Matter ayant suivi la mort de George Floyd.

Ces manifestations s’étaient accompagnées d’une série de dégradations de statues de personnalités contestées en raison de leur implication dans le commerce d’esclaves ou de leurs propos racistes. Le sort de la statue, repêchée depuis, n’avait pas été fixé. L’artiste Banksy, originaire de Bristol, avait proposé de la remettre sur son socle et d’y adjoindre des statues des manifestants la déboulonnant. Le maire de la ville, Marvin Rees, avait, lui, promis de lancer une grande consultation démocratique à ce sujet.

"Aujourd’hui, Jen Reid, résidente de Bristol, et moi-même avons dévoilé une nouvelle installation publique temporaire, "A Surge of Power (Jen Reid) 2020", sur le socle vide d’Edward Colston à Bristol, en Angleterre. Cette sculpture grandeur nature est basée sur une image que j’ai vue sur Instagram de la résidente locale Jen Reid se tenant sur le socle vide avec son poing levé lors d’une salve de Black Power, un moment spontané suivant une manifestation de Black Lives Matter en juin 2020. Pendant la manifestation, une statue du marchand d’esclaves du 17ème siècle Edward Colston a été renversée de cet endroit.

Coulée en résine noire, cette nouvelle sculpture "A Surge of Power (Jen Reid) 2020" prend sa place - aucun consentement formel n’a été demandé pour l’installation. Lire la déclaration complète - lien en bio." #blacklivesmatter #marcquinnart #5thplinth