LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

On va où, là ?
EDITO janvier 2019
Article mis en ligne le 7 janvier 2019
Dernière modification le 9 janvier 2019

• Les racines entremêlées de la crise de la société industrielle plongent dans les profondeurs de l’esprit et du cœur humains, dans le domaine des rêves, des visions et des croyances silencieuses qui modèlent la conscience et le comportement qui s’expriment à la surface (Michaël Greer, préface du livre "L’effondrement - petit guide de résilience en temps de crise" de Carlyne Backer)

• La finitude des ressources et la fragilité de la planète, sans être forcément identifiées comme telles, ont refermé leurs implacables tenailles sur l’avenir dans lequel les gens pouvaient se projeter (Bruno Lohest, Valériane, janvier 2019)

• "On ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation." (Bruno Latour)

• "Un nouvel acteur, la terre elle-même" (Eric Lombart, sur le blog de Mediapart)

• Richard Powers raconte la lutte d’activistes, en 1990 aux États-Unis, engagés contre la destruction des forêts primaires et nous interroge sur la place de l’homme dans la nature.

• "Une autre fin du monde est possible" (Pablo Servigne)

Ce ne sont pas des voeux ordinaires que je vous propose aujourd’hui. C’est que, pour vous inviter à passer une année 2019 formidable, "ultrabien" comme s’intitule le petit magasin super sympa que viennent de lancer à Huy deux amis proches, il faut que je vous parle à la fois de ce livre dans lequel j’ai été plongé depuis la Noël, "l’arbre monde" [1] et de ce premier numéro passionnant de l’an 2019 de Valériane, revue de Nature & progrès. Et par la même occasion, avec un détour par Bruno Latour et Carolyne Backer. J’ajouterai un clin d’oeil vers Pablo Servigne et Gauthier Chapelle.

"IL FUT UN TEMPS OÙ LA PLUPART des gens vivant dans les pays industrialisés pensaient qu’on avait répondu aux grandes questions une fois pour toutes. Si la nature cachait encore quelques secrets aux regards inquisiteurs des scientifiques, elle serait forcée, tôt ou tard, de les révéler. Si les populations des pays moins bien nantis peinaient encore sous les fardeaux de la pauvreté et de l’ignorance, les programmes d’aide internationaux et le moteur du développement économique les entraineraient inévitablement dans l’ère moderne. Si la discrimination pesait encore sur les vies et sur les aspirations des pauvres des villes, le bond en avant du progrès social fournirait un jour un remède. L’utopie n’était pas encore tout à fait arrivée, mais les citoyens du monde industrialisé pensaient qu’ils savaient à quoi elle ressemblait : à ce qu’ils voyaient autour d’eux, avec les quelques problèmes résiduels proprement éliminés.

"L’éclatement de ce consensus confortable a fourni leur thème central aux six dernières décennies. Au fil des années, chaque détail de l’ancien consensus a été confronté à des questions auxquelles des réponses faciles manquaient. (...)
La réaction la plus courante - chez ceux qui se sont un tant soit peu frottés à ces enjeux - a été la recherche frénétique d’une quelconque solution technologique qui pourrait remettre d’aplomb l’ordre existant de la société industrielle."

Ainsi commence la préface du livre de Carolyne Backer, L’effondrement - petit guide de résilience en temps de crise.
JOHN MICHAEL GREER [2], qui signe cette préface, continue :

L’échec de toutes les tentatives pour trouver une solution technologique à la crise de la société industrielle est très facile à comprendre parce que la crise n’est pas due à un problème technique. Elle est la conséquence inévitable de toute recherche d’une croissance matérielle infinie sur une planète aux ressources finies. La recherche aveugle et condamnée d’avance de cet objectif par la civilisation industrielle n’est pas elle non plus un problème technologique. Ses racines entremêlées plongent dans les profondeurs de l’esprit et du cœur humains, dans le domaine des rêves, des visions et des croyances silencieuses qui modèlent la conscience et le comportement qui s’expriment à la surface. Là se trouve le territoire dans lequel la crise de notre époque prend sa source, et c’est aussi celui dans lequel les réponses intelligentes à la crise doivent être recherchées.

C’est dans ce territoire sombre, mais d’une importance cruciale, que Carolyn Baker se montre l’une des guides les plus compétentes, dit John Michael Greer. Je n’ai pas encore lu le livre, traduit en français, mais je le devine bien utile [3]. Autant sûrement que pas mal de conseils de début d’année qui fleurissent dans nos boîtes aux lettres.
J’en termine avec la présentation de Carolyne Backer avant de passer à mes autres découvertes de ce début d’année.

Ses articles ouvraient sans cesse de nouveaux horizons en soulevant des questions difficiles sur les conséquences psychologiques et personnelles de la fin de l’ère de l’énergie abondante et bon marché. Ses articles et ses livres ont continué à repousser les limites du débat sur le pic pétrolier en examinant la fin de l’âge industriel du point de vue de la réalité personnelle et, ultimement, spirituelle : une odyssée de transformation à travers laquelle nous tous qui vivons ce moment crucial de l’histoire devrons passer d’une façon ou d’une autre.
Cette notion d’odyssée - qui nous attend, qui nous est imposée, ou les deux en même temps - traverse tous les écrits de Carolyn, mais L’effondrement m’apparaît l’exprimer encore plus clairement que les autres. (...) Le livre qui en résulte amène le débat collectif sur le futur désindustrialisé plus loin qu’auparavant et dépasse les discussions de plus en plus stériles et abstraites autour du pic pétrolier pour s’attaquer aux réalités humaines que sont la perte, l’éveil et le renouveau qui accompagnent chaque changement historique important.

Un mot sur ce "pic pétrolier" qui sonne à mes oreilles un peu comme une vieille histoire : c’est que, aujourd’hui, pic pétrolier ou pas, l’urgence est de cesser l’exploitation des ressources carbonnées, et de cesser, d’ailleurs, toutes les exploitations sauvages des ressources, qui ont déjà supprimé de la surface de la terre 8o% des insectes et une bonne partie des espèces vivantes, animales et végétales. Car on va où, là ?

C’est là que prend place l’étonnant voyage que j’ai entrepris en lisant les 530 pages de "L’arbre monde" de Richard Powers [4]

La suite coule de source.

"Un nouvel acteur, la terre elle-même"

C’est ainsi que Eric Lombart présente, sur le blog de Mediapart, le livre de Bruno Latour, "Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ?" [5]

C’est au travers d’un bel article de Bruno Lohest dans Valériane, La revue de Nature & Progrès [6] que je découvre Bruno Latour et que je me mets à écouter ses conférences : dans un colloque de Médiapart, à Grenoble, le 2 décembre 2017 [7] et à l’Agora Des Savoirs, le 27 nov. 2017 [8]
En voici la présentation :

Cette conférence voudrait relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien — et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement : d’abord la « dérégulation » qui va donner au mot de « globalisation » un sens de plus en plus péjoratif ; ensuite, l’explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. L’hypothèse est qu’on ne comprend rien aux positions politiques depuis cinquante ans, si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation. Tout se passe en effet comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants. C’est ce qui expliquerait l’explosion des inégalités, l’étendue des dérégulations, la critique de la mondialisation, et, surtout, le désir panique de revenir aux anciennes protections de l’État national. Pour contrer une telle politique, il va falloir atterrir quelque part. D’où l’importance de savoir comment s’orienter. Et donc dessiner quelque chose comme une carte des positions imposées par ce nouveau paysage au sein duquel se redéfinissent non seulement les affects de la vie publique mais aussi ses enjeux." [9]

On voit, à travers ce résumé, que la vidéo vaut bien qu’on y passe une heure de son précieux temps, sans même s’attarder à l’exercice proposé et aux échanges qui s’en suivent.

Enfin, voici, pour terminer, quelques extraits de cet article de "Valériane". (Mais il y en a d’autres, dans ce numéro de janvier-février 2019, qui valent le détour - ou l’achat - ou l’abonnement - que je vous recommande).

L’incroyable cheminement du concept d’effondrement

"Qui se souvient de cette époque pas si lointaine où Pablo Servigne, alors actif au sein de l’asbl Barricade à Liège, vint présenter dans la librairie de Nature & Progrès, à Jambes, le premier livre qu’il venait de publier, "Nourrir l’Europe en temps de crise", aux éditions... Nature & Progrès ? Il y était question, déjà, d’effondrement, de rupture des systèmes d’approvisionnement alimentaire, de résilience face aux catastrophes. Pour certains d’entre nous, ce furent des moments décisifs d’une prise de conscience profonde que l’avenir ne ressemblerait pas à aujourd’hui. Mais nous n’étions qu’une poignée, et beaucoup considéraient alors cette approche des choses comme farfelue, inutilement catastrophiste voire carrément ridicule.

Quatre ans plus tard, tout a changé. Le concept d’effondrement est discuté dans les grands médias, parfois de façon polémique, mais il ne fait plus ricaner. Le premier ministre français Edouard Philippe en a parlé, face caméra, avec Nicolas Hulot, l’été dernier. Pablo Servigne a récemment échangé, une heure durant, avec le député de la France Insoumise François Ruffin [10]. Avec Raphaël Stevens, ils avaient également été reçus à Bercy, au Ministère de l’économie et des finances [11]. Des dizaines de vidéos comptabilisant des centaines de milliers de vues circulent sur les réseaux sociaux. D’autres livres ont été publiés par d’autres auteurs sur le sujet en français. La démission soudaine de Nicolas Hulot de son poste de ministre a aussi constitué un déclic salutaire. Même lui, dont beaucoup d’écologistes moquaient le caractère trop conciliant, même Hulot ne croit plus aux petits pas et aux changements de comportement à la petite semaine. Son discours est clairement celui de l’effondrement.
Bref, en quelques années, cette approche s’est imposée dans le débat public, complémentaire des visions plus progressives - la transition - et des pratiques existantes - agriculture biologique et paysanne, monnaies locales, etc. Dans le domaine littéraire, les fictions du genre dystopique ou utopique connaissent un bond en avant, souvent venues d’Amérique du Nord. L’imaginaire culturel est en train de changer, avec des perspectives d’effondrements qui deviennent tangibles et centrales.

La fête est définitivement finie

Qu’est-il en train d’arriver ? Que se passe-t-il ? Beaucoup de choses à la fois, certainement. Les observateurs politiques, les scientifiques, les sociologues, les artistes, les gens eux-mêmes dans leurs vécus, chacun a un fragment de vérité à dire sur l’époque que nous traversons. Difficile d’y voir clair. Ici, on posera Juste une hypothèse, qui découle de tout ce qui précède.

Si les gens se mettent à "bouger" dans des directions diverses, en enfilant un gilet jaune, en votant pour des partis extrémistes dont ils ne partagent pas forcément les idées, en se mobilisant - enfin - pour le climat, en mettant en place des actions plus radicales, ou en imaginant des solutions de repli - survivaliste, nationaliste -, n’est-ce pas parce que l’horizon collectif est à présent tout à fait bouché ? Il est possible que le sentiment de révolte soit en train d’éclore maintenant, par des canaux contradictoires et conflictuels entre eux, maintenant et seulement maintenant, parce que la perspective d’un avenir meilleur dans le cadre du monde tel qu’il fonctionne ne s’était pas encore assez effondrée jusque-là. Les croyances dans le développement durable, la croissance verte, les solutions technologiques - ont pu rester très longtemps un refuge. Il faut croire que ce grand récit, puissant, a fini par s’effondrer. Tout le monde en Occident commence à comprendre, du moins à percevoir, que la fête finie ! définitivement finie. La finitude des ressources et la fragilité de la planète, sans être forcément identifiées comme telles, ont refermé leurs implacables tenailles sur l’avenir dans lequel les gens pouvaient se projeter."
Bruno Lohest, Valériane, janvier 2019

Les lecteurs comprendront pourquoi j’ai des difficultés à vous souhaiter pour 2019 des lendemains qui chantent.
Mais pourtant, cette conclusion qu’on vient de lire - une hypothèse seulement - ne me laisse pas pantelant. C’est plutôt une espérance qui me saisit. L’humour philosophe de Bruno Latour n’y est pas étranger, ni les messages qui nous viennent de Frédéric Lenoir, qui nous invite à "cultiver la gratitude", de Cyril Dion ("Demain") ou de Pablo Servigne ("Une autre fin du monde est possible") [12], dont je compte bien vous parler un de ces jours.
Et puis, il y a aussi l’événement bruxellois ’Claim the Climate’ qui fut, ce 2 décembre, la plus grande mobilisation jamais réalisée en Belgique sur le réchauffement climatique : un indice de plus que, parmi les populations aussi, s’éveille une force de grande ampleur, plus conviviale que rageuse et désespérée.

Je termine par deux citations de Rûmi [13] :

Ce qui te fait mal te bénit.
L’obcurité est ta lumière.
Tes frontières sont ta quête.

Ferme tes deux yeux
pour voir avec l’autre oeil.

6 janvier 2019