Sens critique, “vérités" scientifiques et théories du complot. Chapitre 1 : Chacun cherche son chat
Article mis en ligne le 16 mai 2020
dernière modification le 4 juin 2020

Tous les pays sont touchés par le virus perfide, mais chacun se débrouille comme il peut et les modalités pour y faire face sont très variables. Pour y voir clair, il faut distinguer les choix politiques, qui sont fonction des idéologies et des caractéristiques locales (populations, climat, traditions…), les difficultés matérielles et organisationnelles rencontrées, le pouvoir des “scientifiques”(médecins, chercheurs, épidémiologues, virologues), les freins volontaires ou non, les oppositions et résistances des populations et enfin les opinions, théories et fausses nouvelles.

C’est une approche par pays que je propose, mais elle peut être contestées, car le virus ne connaissant ni les frontières ni les Etats, les façons d’y faire face auraient pu prendre d’autres chemins, au delà des Etats-nations. Pour une prochaine fois, peut-être…

Chapitre 1 : Pays par pays. Chacun cherche son chat

1. Pourquoi l’épidémie de coronavirus fait-elle moins de ravages dans les pays d’Europe de l’Est ?

Est-ce parce que les populations d’Europe centrale se sont protégées et que les frontières nationales ont été fermées dès la mi-mars, avant même que les premiers malades ne soient enregistrés ?

Depuis la fin avril, il y a des jours où la Slovaquie - qui compte 1 500 malades du Covid-19 pour 5,5 millions d’habitants - n’enregistre pas le moindre nouveau cas. Pourtant, pas un représentant de l’État ne se risquerait en public sans son masque, griffé s’il le faut du blason national, à l’instar du Premier ministre Igor Matovic. "Nous sommes parmi les pays les plus performants dans la lutte contre le Covid-19 dans le monde. Je reçois chaque jour des messages d’admiration de la part des dirigeants européens", s’est-il félicité le 7 avril.

Le port du masque a été rapidement adopté par les populations d’Europe centrale, notamment en Slovaquie, où il a été imposé très tôt dans les transports et les espaces publics. Dans la Tchéquie voisine, dès le mois de mars, dans un remarquable élan citoyen, on s’est mis à coudre ses propres masques.

Ces populations seraient-elles plus disciplinées pour être ainsi relativement épargnées ? C’est une explication en vogue et c’est ce qu’a affirmé Béla Merkely, le recteur de l’Université Semmelweis, la prestigieuse Université de médecine de Budapest, qui porte le nom du médecin hongrois pionnier du lavage des mains et de l’antisepsie au XIXe siècle. "On peut dire que l’Europe centrale et orientale est généralement plus disciplinée et obtient de meilleurs résultats que l’Europe du Sud et de l’Ouest", a-t-il affirmé. Il est notable que les populations, voyant l’épidémie se propager en Europe méditerranéenne et n’ayant aucune confiance dans la capacité de leurs systèmes de soins à faire face à une crise sanitaire majeure, se sont "auto-confinées" en devançant même les mesures des autorités. D’autres pistes d’explications ont été avancées, sans toujours convaincre et encore moins apporter de preuves : une distanciation sociale traditionnellement plus grande ; des flux de marchandises et de personnes moins importants ; une situation géographique à l’intérieur des terres ; ou encore le taux de couverture supérieur du vaccin BCG (contre la tuberculose).

La situation du Vénézuela semble assez proche de cela, selon Ignacio Ramonet.

2. D’autres pays experts

D’autres dirigeants ont fait preuve de vision à long terme, d’anticipation des événements et de détermination à agir rapidement. Deux sont des femmes, et toutes deux sont progressistes : la première ministre islandaise, Katrin Jakobsdottir, féministe et écologiste du Parti vert, et la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, chef du Parti travailliste.
L’Islande a suivi une stratégie unique au monde en offrant des tests gratuits à toute la population. Lorsque le premier cas de coronavirus a été détecté en février dernier, le pays effectuait déjà depuis des semaines des tests de dépistage du germe sur les touristes ou les voyageurs rentrant chez eux.

En Nouvelle-Zélande, Jacinta Ardern a également pris très tôt des décisions plus agressives que dans d’autres pays développés, comme l’enfermement de toute sa population pendant un mois, et la fermeture complète des frontières de l’archipel.
De nombreux experts considèrent que l’Islande et la Nouvelle-Zélande, ainsi que la Corée du Sud, sont les nations qui ont le mieux fait face à la pandémie. Mais il faut ajouter le cas du Venezuela, précises Ignacio Ramonet, ancien directeur du mensuel Le Monde diplomatique, et actuellement directeur de l’édition espagnole du Monde diplomatique, dans un article en espagnol publié à La Havane, Cuba, le 22 avril 2020.

“Bien que les médias internationaux dominants refusent de l’admettre, le président Nicolas Maduro a été, en Amérique du Sud, le leader qui a le plus rapidement compris comment agir de manière drastique contre l’agent pathogène [140]. Grâce à la batterie de mesures (confinement, fermeture des frontières, fouilles volontaires de maison en maison, hospitalisation de toutes les personnes positives) décidées par son gouvernement - et malgré le blocus économique, financier et commercial illégal imposé par les États-Unis, et les menaces militaires -, le Venezuela a pu éviter les erreurs commises en Italie, en Espagne ou aux États-Unis et sauver des centaines de vies. La "méthode du Venezuela" s’est avérée être l’une des plus efficaces au monde. L’OMS a reconnu que le nombre de personnes infectées au Venezuela est plus faible en Amérique latine qu’au Brésil, au Chili, en Équateur, au Pérou, au Mexique, au Panama, en République dominicaine, en Colombie, en Argentine, au Costa Rica, en Umguay, au Honduras et en Bolivie.

[140] https://www.telesurtv.net/news/venezuela-coronavirus-balance-segundo-dia-cuarentena-20200317-0026.html [1]

3. La Suède, exemple à suivre à l’heure du déconfinement ?

"La gestion du virus par la Suède a généré de nombreux malentendus", déplorait, fin avril, la ministre suédoise des Affaires étrangères, Ann Linde, sommée de s’expliquer par les dirigeants et observateurs étrangers. "Nous poursuivons les mêmes objectifs que tous les autres gouvernements." les Suédois ont laissé leurs enfants aller à l’école, les couples se rendre au restaurant et les voyageurs ou travailleurs frontaliers rejoindre les pays voisins. Aucun confinement n’a été imposé stricto sensu à la population. Mais, comme toujours, la situation est plus nuancée que les simples clichés qui ont circulé.
Certaines mesures de fond ont d’abord bel et bien été imposées par les autorités. Les événements publics de plus de cinquante personnes ont été interdits, les visites dans les homes proscrites, et si les bars et cafés sont restés ouverts, ils ont été priés de prendre des dispositions bien précises pour limiter l’assistance et faire respecter les règles de distanciation.
L’Agence de santé publique suédoise a, ensuite, formulé, de son côté, une série de recommandations à destination de la population. Chacun est resté libre de circuler mais en respectant une distance de sécurité, en se lavant régulièrement les mains, et il a été demandé à quiconque manifestait des signes de maladie de rester chez lui.

Une société de consensus

"La société suédoise repose traditionnellement sur le consensus , analyse Erik Angner. En public comme en privé, les gens évitent le conflit, ils privilégient la collaboration. Les autorités ont un pouvoir de contrainte plus limité mais leurs recommandations ont tendance à être respectées. Le rapport des Suédois entre eux, et avec leurs dirigeants, repose donc sur une certaine confiance. Si vous regardez les rues de Stockholm, il y a effectivement du monde dehors mais les choses sont très différentes de ce qu’elles étaient avant le corona. Les gens malades restent chez eux, beaucoup de personnes télétravaillent. Durant le week-end de Pâques, qui voit généralement la population voyager massivement dans le pays, les déplacements ont diminué de plus de 90 % par rapport à l’année passée." "Cela indique clairement qu’une grande majorité des Suédois respecte les règles.
"L’un des arguments de l’Agence de santé publique repose sur l’idée que pour être durables, les mesures ne peuvent pas être trop contraignantes, confirme Erik Angner. Et que si vous supprimez la diffusion de la maladie trop brutalement, vous ne faites que repousser le problème.” [2]

4. Et aux Pays-Bas ?

A l’image de la Suède, aucun confinement n’a été imposé en tant que tel. "La politique mise en place était plus restrictive que celle de la Suède”, poursuit le politologue Vincent Laborderie, maître de conférences à l’UCLouvain. “Mais très peu de mesures néerlandaises individuelles étaient obligatoires ou sanctionnées. Le message a globalement été le même qu’en Belgique : restez chez vous. Mais les Néerlandais ont été invités et non forcés à le faire. Il n’a jamais été interdit de se rendre sur son lieu de travail. Le télétravail était encouragé et largement suivi, dans un pays où il faisait déjà partie des habitudes."
Distanciation sociale oblige, il est prohibé d’approcher qui que ce soit à moins d’1,50 mètre en dehors de son foyer, mais les visites aux amis et à la famille sont autorisées, pour peu que les personnes aient moins de 70 ans, et que l’on compte trois individus maximum. "La grande différence avec la Belgique et la France, où tout a été fait pour éviter la moindre contamination, a été de séparer théoriquement la population en deux parties : les personnes vulnérables et les 80 % qui ne le sont pas, ajoute le politologue. Les Néerlandais sont partis du principe que, compte tenu de sa faible létalité, le virus pouvait circuler et contaminer une partie de cette frange de la population sans que ce soit trop grave. Tant qu’était évité un effet de masse susceptible de surcharger les services de soins, la situation était gérable."

Lors des premières semaines de mars, il a officiellement été question de laisser se développer la fameuse "immunité collective". Mais les autorités ont rapidement fait marche arrière, en justifiant officiellement leur approche par le principe de liberté de la population. Rétropédalage salvateur, puisqu’une étude publiée ce vendredi par l’Université d’Anvers estime que six pour cent des Belges ont développé des anticorps, soit le même nombre que les Néerlandais, selon les chiffres dévoilés fin avril.
"Au final, on peut dire que les Néerlandais se sont confinés”, estime Vincent Laborderie. “Les recommandations ont été largement suivies. Le confinement et l’évolution de l’épidémie ont suivi à peu près les mêmes tendances dans les deux pays. Alors qu’aux Pays-Bas, une partie des effets pervers liés au confinement, comme les violences conjugales, les dégâts psychologiques, et bien entendu l’impact économique, ont a priori été moins importants."

“Les Néerlandais ont bénéficié d’un gouvernement stable, mais ils ont également une mentalité plus rationnelle, moins interventionniste, en partie liée à la culture protestante. Là où en Belgique, on a beaucoup regardé ce qui se faisait en France."
Ce lundi, à l’heure d’inaugurer la deuxième phase du déconfinement, les Pays-Bas vont un cran plus loin que les Belges. Les écoles primaires, les bibliothèques, et les métiers de contact, comme les coiffeurs, sont autorisés à ouvrir leurs portes.

5. le confinement est un piège politique

Il y a un bruit de fond qui se perçoit de plus en plus ces derniers jours et dont se fait écho le journaliste Jean Quatermer, mais aussi des chercheurs suisses et français selon lequel ce confinement est plutôt une fausse solution, voire une aberration, en tout cas une menace pour la démocratie…
Pour Jean Quatermer, dans un article de Libération, "Confinement : le débat interdit", daté du 30 avril 2020, le confinement est un piège politique.
“Avoir choisi le confinement total et l’État d’urgence laissera des traces durables dans la démocratie française.”
“Manifestement, personne n’a réalisé qu’il risquait d’être très difficile de sortir sans dommage politique du confinement une fois décidé, une partie de l’opinion publique risquant de s’autopersuader au fil des jours qu’il s’agit en fait d’éradiquer la maladie.”

“Pourquoi confiner tout un pays ? Ce verrouillage total d’un pays est d’autant plus discutable que des régions entières étaient et sont encore quasiment épargnées par le virus : pourquoi imposer le même traitement à la Creuse qu’à l’Ile de France, aux Pouilles qu’à Milan ? “
“Pourquoi assigner à résidence une population entière ?”

“Je ne prétends pas ici apporter une réponse. Simplement, les premiers éléments du déconfinement montrent qu’une autre voie aurait été possible : confinement pas département, large pouvoir d’appréciation laissé aux autorités locales, saisine du juge judiciaire pour consigner les porteurs du virus, etc. Je regrette juste l’absence de délibération démocratique avant la mise en place de l’État d’urgence sanitaire et sa prolongation.”

“En conclusion provisoire”, écrit Jean Quatermer, “je pense qu’il ne faut pas se tromper sur la signification de l’évènement inimaginable que nous vivons : c’est le triomphe de l’individualisme, celui de la santé immédiate de l’individu face au bien-être collectif actuel et futur. Les termes du débat sont en réalité identiques à ceux du changement climatique : doit-on accepter de sacrifier son bien-être immédiat pour assurer la survie de l’espèce humaine ?”

6. “Tout le monde en confinement pendant un an.”

A l’autre extrémité de l’éventail, il y a les virologues.
La logique du confinement, heureusement nulle part poussée à bout, est celle qui aurait été appliquée par les virologues si on les avait laissé faire : "Si c’était aux virologues de choisir, ce serait simple : tout le monde en confinement pendant un an” dit le virologue Emmanuel André ce 8 mai 2020 :
“La Belgique a entamé, ce lundi 4 mai, son processus de déconfinement.
En effet, selon le virologue Emmanuel André, maintenant membre de la task-force chargée du déconfinement, le défi n’était pas tant de placer un pays en confinement, mais bien de relancer les activités en toute sécurité, sachant que le virus est toujours présent dans la population.”

Il reconnaît que les virologues n’auraient pas adopté une telle stratégie si leur avis seul avait compté. "Mais nous ne détenons pas toute la vérité. Heureusement d’ailleurs. Si ça ne tenait qu’aux virologues, ça aurait été simple : tout le monde en confinement pendant un an". Mais la baisse de la force de l’épidémie dans notre société permet de sortir petit à petit de ce "lockdown".

7. Dans ce contexte, devant tant d’incertitudes, on comprend donc un peu mieux l’émergence et la prolifération de théories du complot.

Ce qui conduit à se poser la question de la vérité scientifique.

Voir la suite, au Chapitre 2 : Les théories du complot et Chapitre 3 : Débat sur la vérité