LES SOUVENIRS VIENNENT À MA RENCONTRE
Article mis en ligne le 10 février 2020

Sans avoir encore fini de lire le gros livre que vient de publier Edgard MORIN, je n’ai pas résisté à aller lire sa dernière page, la conclusion de son livre.
Sa dernière phrase est pour moi un coup de coeur.
Que j’ai envie de vous partager.
Mais pour bien la comprendre, il est bon de lire toute la page, la page 700. Que voici.

Dès l’origine de l’Univers, Éros, en l’occurrence 1es forces d’association, d’union, de fusion, s’est trouvé à l’œuvre inséparable de Thanatos incarnant les forces de dispersion, de conflit, de destruction, de désintégration, de mort.
Et cela fut et continuera pendant des milliards d’ années et pour des milliards et des milliards d’êtres physiques étoiles, atomes, galaxies.
Et cela fut, continue et continuera dans la non moins incroyable aventure de la vie, où solidarités, parasitismes, conflictualités, prédations sont inséparablement liées.
Et cela fut et continuera dans le fabuleux parcours de l’aventure humaine qui commença avec le redressement embryonnaire de la colonne vertébrale chez des primates devenus grands singes, hominiens, puis humains. Aventure qui, incarnée par des génies créateurs et destructeurs, a créé puis détruit empires, cités, civilisations, œuvres d’art, épopées, mythes, dieux, idées, pour déboucher, à partir du xv’ siècle européen, sur l’ère planétaire devenue mondialisation puis globalisation et poursuivant sa route vers quoi, vers où ? On l’ignore.
Ce que je sais c’est que la lutte inextinguible entre Éros et Thanatos ne s’arrêtera pas, qu’Éros, parfois aveuglé, peut oeuvrer sans le savoir pour Thanatos.
Je sais que tout est incertain, mais aussi que Thanatos ne sera jamais totalement vainqueur, sinon à la fin de tous les temps, c’est-à-dire de l’univers.
Et je sais qu’au plus profond de moi-même, et définitivement, je dois non seulement prendre le parti d’Éros sans m’aveugler, tout en sachant que nous ne chasserons jamais les ténèbres et que la torche qui nous éclaire nous révélera sans faillir l’immensité de l’ombre et de la nuit.

Ah, si chacun sentait, savait que chaque moment de son existence est un moment, certes infinitésimal mais réel, au coeur d’une épopée où nous devons nourrir la flamme d’amour qui donne la vie et la consume.

Montpellier, juin 2019

(Edgar Morin, les souvenirs viennent à ma rencontre, p. 700, conclusion et dernière page du livre. Fayard, novembre 2019)