Anticiper les pandémies plutôt que les subir
Article mis en ligne le 2 novembre 2020
dernière modification le 4 novembre 2020

"Il faut que l’on arrive à limiter les activités humaines qui font que ce genre d’événement se produit"

La pandémie de Covid-19 n’est ni une surprise, ni le fait du hasard, et ce genre d’épisode dramatique va se répéter dans les décennies à venir si les leçons ne sont pas tirées. Voilà en substance le message adressé ce jeudi à la communauté internationale par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (l’IPBES), souvent comparé au "Giec de la biodiversité”.

Extraits d’un article de Gilles Toussaint, paru ce 2 novembre 2020 dans La Libre

Un interview du biologiste français Benjamin Roche, spécialiste des interactions entre environnement et maladies infectieuses et directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement.

Les conclusions de votre analyse sont que la pandémie que nous vivons actuellement n’est pas un accident industriel, mais bien le fruit d’un problème systémique. Quelle est la mécanique en cause ?

Il est de plus en plus clair aujourd’hui que l’on fait face à une accélération du rythme d’émergence des pandémies. Auparavant, on avait à peu près une pandémie par siècle en moyenne. Depuis le début du XXe siècle, on en est à la sixième. On a eu les différentes pandémies de grippes, celle du VIH, du Zika et aujourd’hui le Covid. Et il est de plus en plus clair que c’est la pression des activités humaines qui est responsable de cette émergence de pandémies.

Le fonctionnement d’une pandémie repose sur trois facteurs importants.
- D’abord il y a la circulation des microbes, en particulier des virus, dans la faune sauvage. On sait que certaines espèces animales ne sont pas capables de transmettre certains virus et qu’une forte biodiversité a tendance à diluer la transmission de pas mal de virus. Quand on perd de la biodiversité comme c’est le cas actuellement, ces virus sont de plus en plus transmis au sein de la faune et se concentrent sur certaines espèces. Pas forcément les chauves-souris dont on parle souvent d’ailleurs, il y a d’autres espèces comme des rongeurs qui peuvent aussi être les hôtes de ces virus.
- Ensuite, il y a les mécanismes qui sont à l’origine de la perte de la biodiversité : la déforestation, le fait que la population humaine s’installe de plus en plus loin dans les forêts, le commerce de la faune sauvage qui est très important… Tous ces facteurs de perte de biodiversité sont aussi des facteurs d’exposition humaine aux agents pathogènes qui viennent de la faune sauvage.
- Donc, avec la perte de biodiversité, on a des virus qui sont de plus en plus transmis dans la faune sauvage et les populations humaines y sont de plus en plus exposées. Ces virus vont avoir tendance à s’adapter à l’espèce humaine et on obtient des virus qui se transmettent directement entre humains, comme on le voit avec le Covid-19.

Le rapport cite quelques données marquantes : l’apparition de plus de cinq nouvelles maladies émergentes chaque année ; l’existence d’1,7 million de virus inconnus dont 540 000 à 850 000 pourraient infecter les humains… Comment calcule-t-on ces chiffres ?

On se base sur le taux de découverte de ces virus. Quand on commence à en chercher, on en trouve à la pelle et le taux augmente de façon vraiment exponentielle avant de ralentir et de se stabiliser.
On recourant à des outils de modélisation robustes qui ont prouvé leur efficacité dans d’autres domaines, on voit que ce taux devrait se stabiliser autour d’1,7 million d’espèces virales qu’il resterait à découvrir. Et en extrapolant la proportion de virus susceptibles de toucher l’espèce humaine observée parmi le nombre d’espèces de virus que l’on connaît déjà, on arrive à environ un tiers qui pourraient nous affecter. Il y a une marge d’incertitude mais le message à retenir, c’est que ce potentiel est gigantesque.

D’aucuns pourraient avoir la tentation de dire "éliminons les animaux réservoirs de ces virus". Cela réglerait le problème ?

Non. Dire "ça vient de la faune sauvage, tuons la faune sauvage", c’est faire fausse route. Le problème, ce n’est pas la faune sauvage, mais notre lien avec celle-ci. Même si on faisait cela, les pathogènes s’adapteraient à d’autres espèces animales. Il ne faut pas s’amuser à essayer de prendre de vitesse la dynamique évolutive de ces agents pathogènes parce qu’on va perdre, c’est une évidence. Il faut être plus subtil. On sait que si on se met trop en contact ou que l’on détruit tous les écosystèmes et la biodiversité qui nous protège, on va avoir de plus en plus d’épidémies et de pandémies qui vont émerger. Donc, plutôt que de se dire "brûlons tout", essayons de trouver quelle peut être la meilleure stratégie pour cohabiter. Une stratégie qui allie la protection environnementale, la protection sanitaire et le développement économique.

Quelles mesures prioritaires préconisez-vous ? Le rapport avance notamment la création d’un conseil intergouvernemental sur la prévention des pandémies pour éclairer les décideurs ou encore la création de taxes sur la consommation de viande ou l’élevage, un peu comme on veut taxer le CO2 pour lutter contre le réchauffement…

On voit bien le coût démesuré d’une pandémie comme celle du Covid-19. Il faut que l’on arrive à limiter les activités humaines qui font que ce genre d’événement se produit. Nous pensons que l’option de la taxation de certaines activités pandémiques peut jouer un rôle important. Lesquelles ? C’est beaucoup trop tôt pour le dire. Ce serait à ce conseil international de prévention de les identifier en prenant en compte le poids économique de ces activités, le poids social, le besoin de production alimentaire… Il faut cibler ce qui aurait le plus fort impact sur la réduction du risque tout en permettant aux populations de vivre dignement.

L’objectif est qu’il y ait une prise en compte du coût d’une pandémie quand on envisage une activité à risque.
Nous ne sommes que scientifiques, mais nous pensons que c’est une option qui mérite d’être débattue.

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