Ensemble, habiter ce monde
Article mis en ligne le 29 décembre 2020
dernière modification le 12 février 2021

L’intellectuel sénégalais Felwine Sarr publie deux œuvres chez Mémoire d’encrier : un essai de politique relationnelle Habiter le monde, et un recueil de textes Ishindenshin. Ces deux courts livres pleins de perles de sagesse sont des outils pour mieux réfléchir notre présence au monde.

Présentation du livre le 31 janvier 2018 dans http://africultures.com/ensemble-habiter-monde/, par Aminata Aidara

VOIR un choix d’extraits que je publie ICI, en cette fin d’année 2020.

(Extraits)

Nous vivons dans une époque intense. Anthropophage. De crise.

Anthropophage parce que nos activités humaines entrainent des modifications profondes de l’écosystème que nous ne pouvons ignorer. Ce qui contribue aux « conditions structurelles de l’indignité humaine pour une majorité d’individus  ».

L’essai Habiter le monde de Felwine Sarr, cherche une réponse. L’auteur d’Afrotopia poursuit ainsi son travail d’écriture et de réflexion autour de la manière d’être et d’habiter son espace et son temps.

Habiter le monde est un essai qui invite à l’action. Sarr propose d’habiter un nouveau monde ou d’habiter celui-ci différemment.

De mon âme à ton âme

Chez la même maison d’édition, Mémoire d’encrier, comme s’il s’agissait d’une démonstration de sa thèse, l’auteur nous fait cadeau du recueil Ishindenshin, de mon âme à ton âme, rassemblant une pièce de théâtre, des poèmes, des chansons et une réflexion sur la poésie qui vont dans la direction énoncé dans son essai. Ishindenshin, est un mot en sanscrit signifiant une communication qui passe d’âmes à âmes, une connivence intime, espoir d’une compréhension mutuelle, et effectivement ce recueil explore les voix d’un nouvel imaginaire.

Si dans Habiter le monde Sarr parle de se reconnecter à la nature, dans les poèmes de son recueil il s’adresse aux arbres, aux astres, aux rivages. Mais il communique aussi avec les esprits dans une unité qui peut se résumer dans la phrase « nous étions, nous sommes et nous serons ». Ce désir de communion se répand aussi au présent : il est indispensable de sortir des cloisons ethniques, spatiales, linguistiques, pour faire siennes toutes les cultures que l’on côtoie, favoriser l’empathie et la possibilité d’habiter pleinement ce monde : l’inconnu, nous dit Sarr, est une source à laquelle se nourrir.

Dans Ishindenshin d’ailleurs, l’aliénation est provoquée par le fait de devoir se conformer à la norme. Recueil parsemé, selon les contextes, de mots en wolof aussi bien qu’en kinyarwanda, cette œuvre nous invite à une communion durable pour mieux habiter ce monde, plus que jamais, ensemble : « Il faut que j’aille vers autrui. Et si ma réalité rencontre ses profondeurs, du haut de nos collines, nous découvrirons l’Homme universel »

« Habiter le monde, c’est se concevoir comme appartenant à un espace plus large que son groupe ethnique, sa nation... c’est pleinement habiter les histoires et les richesses des cultures plurielles de l’humanité. »

Véritables sujets de notre histoire, nous devons mieux lire, mieux comprendre et mieux habiter la Terre. La relation à soi et à l’autre n’est plus invention de la solitude, du ressentiment et des murs, mais plutôt utopie pour un vivre ensemble dans lequel l’humain génère du sens et du beau afin que les gestes et les pensées cessent de reproduire les conditions de l’iniquité et de la domination actuelles que nous vivons et acceptons.

“En réalité nous sommes dans des économies de la mal-croissance, fondées sur un faux système comptable qui omet de comptabiliser ses vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs et ses passifs. Le prix de nos produits devrait intégrer leur coût environnemental et refléter leur contenu en carbone. Ce que nous appelons croissance économique, fait décroitre le vivant. Le système économique actuel en favorise l’entropie. Nous surpayons une production d’objets dont certains sont superflus et futiles, et ne servent qu’à entretenir des industries à un coût exorbitant pour la planète. “

Une économie du vivant serait fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale. C’est ce qu’ Isabelle Delanauy appelle une économie symbiotique, c’est-à-dire une économie dont le métabolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux, environnementaux et relationnels. Il ne s’agit pas ici de prôner une limitation de la vie économique à la satisfaction des besoins biologiques fondamentaux : se nourrir, se soigner, se vêtir. Les besoins de l’esprit et de la culture sont aussi essentiels à nos sociétés, mais de se poser la question de l’utilité et de la nécessité des biens produits, de leur mode de production et de leurs impacts sociaux et environnementaux. On ne pourra plus se payer le luxe de ne pas interroger la finalité de la vie économique ainsi que ses modes de production ; ni de l’inscrire dans une cosmopolitique du vivant.  

«  La possibilité de penser par soi-même n’est féconde que si l’on se déprend des systèmes idéologiques qui en ont constitué le socle et la charpente ».


Source : https://www.franceculture.fr/economie/felwine-sarr-pour-une-economie-du-vivant