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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Du bon usage de l’eau
Article mis en ligne le 22 janvier 2013
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D’anciens savoirs - qu’il nous faudra peut-être réapprendre un jour...

L’EAU

Tout l’espoir reposait sur les suintements de la nuit.

Pour arroser avec les puits à main, les plus nombreux, il fallait tourner sans arrêt, en changeant de bras de temps en temps, tout en s’efforçant de garder la même cadence. L’enfant monte sur une pierre pour atteindre la roue. Il se sent fier et responsable quand son père lui dit de la tourner tout seul. Cela prouve qu’il a désormais les bras assez forts. Il tient la roue, il en est le maître, il est prêt à s’épuiser, à aller au-delà de ses forces pour montrer la valeur de ses muscles.

Il est tout particulièrement content lorsque, de la maison, sa mère lui demande d’aller chercher, tout seul, une cruche d’eau. Elle lui dit de ne pas la remplir tout à fait, sinon pour lui elle serait trop lourde. Et elle ne manque jamais de dire :

- Laisse un peu couler l’eau, à cause de la rouille.

Quand le père pompe, ce qui arrive le plus souvent, c’est l’enfant, sarclette à la main, qui dirige les coulées d’eau, qui décide qu’une rangée de salades ou d’aubergines est assez largement remplie, prête à déborder, et que le moment est venu d’amener l’eau à la rangée suivante. Certains sols l’absorbent immédiatement, on dit alors qu’ils ont soif, d’autres s’imbibent peu à peu. L’eau est patiente et sûre. Elle va là où elle doit aller. Elle peut s’engouffrer soudain dans un trou de taupe et dans ce cas il faut boucher cette galerie avec de la terre tassée. Quand elle s’avance dans les rangées, dissimulée sous les voûtes vertes des haricots grimpants ou des tomates, elle effrite la terre relevée à la pioche qui borde les rigoles, et qui peu à peu s’effondre dans l’eau. Il faut boucher les brèches et tout consolider, à l’outil, à la main. C’est un travail sans fin. Un travail et un jeu.

Il ne faut surtout pas croire qu’il suffit de verser de l’eau sur la terre pour arroser. A la fin d’un gros orage d’août, avec tonnerre et colonnes d’eau poussées par le vent qui s’abattent pendant une heure sur la vallée, le non-prévenu croit que la terre est satisfaite. Mais les paysans, qui ont l’expérience, secouent la tête et disent : « Ça n’a même pas pénétré. » Et ils ont raison. Il suffit de gratter un peu le sol pour voir que trois ou quatre centimètres à peine sont humides, qu’aucune racine n’a été touchée par la pluie.

On dit que les plantes ont soif, et cela se voit à leurs feuilles, mais on dit aussi que « les tomates ont assez bu », comme si un excès d’eau pouvait les conduire à quelque ivresse, aussi dangereuse que les nôtres. Il est vrai qu’un légume qui a pris trop d’eau perd de la consistance et du goût. Il est guetté par la mollesse et par l’enflure. Certains jardiniers assoiffent quelques uns de leurs légumes ou de leurs fruits, pour qu’ils expriment, en luttant désespérément contre le sec, leurs sucs les plus cachés.

Le village comptait aussi cinq ou six fontaines, qu’on manœuvrait à la main, par une plaque ronde qui tournait au sommet. L’eau des fontaines venait du ruisseau d’Arles, et nous l’utilisions surtout l’été, quand le niveau des puits baissait jusqu’à se tarir.
J’essayais par moment, et j’essaye toujours, d’imaginer la présence et le mouvement de l’eau dans la terre, cette circulation invisible et complexe, comme celle du sang dans toutes les fibres de notre corps. Ainsi le paysage, le spectacle de la campagne, peut devenir autre chose qu’une surface et laisser entrevoir tout un réseau de vie secrète.

D’autres modèles de pompes existaient un peu partout, des puits à manivelle latérale, des puits d’où simplement nous montions l’eau à la main, dans un seau attaché à une corde. Les enfants s’amusaient, à côté des arrosages sérieux, à creuser des canaux miniatures, avec barrages, vannes, des tuyaux de roseau et même des roues de moulin. L’eau n’était pas cachée, inaccessible, comme dans les collines rocailleuses de Provence, mais au contraire partout ruisselante, affleurante. Deux sources d’eau minérale, à l’aspect ferrugineux, sortaient aussi de la montagne. La plus courue jaillissait dans un pré du château, d’accès public, plus ou moins aménagée un siècle plus tôt sous un bosquet de noisetiers. Il en coulait un filet d’eau qui remplissait une bouteille en deux minutes : pas de quoi créer une industrie. Une des tâches des enfants était d’« aller à l’eau minérale », surtout l’été, et de la ramener fraîche à la maison, entourée de linges mouillés, sans trop l’exposer au soleil en route.

Dans cette vallée percée de centaines d’orifices et de conduits par où sortait et circulait l’eau de la montagne, l’eau courante restait inconnue dans les maisons. Les habitants ne songèrent à l’installer que beaucoup plus tard, dans les années 1960. Pour agir comme tout le monde.
Tout se faisait à l’eau de la cruche, la cuisine, la vaisselle, la lessive, la toilette. D’où, comme partout ailleurs dans les temps plus anciens, sur toute la surface de la planète, un va-et-vient incessant de porteurs et de porteuses d’eau.
Il fallait de l’eau pour laver le sol, pour mettre les melons au frais dans un seau à l’ombre, l’été, pour faire chauffer le bain des enfants dans une « conque » au grand soleil, pour les savonner puis pour les rincer. Il fallait aussi donner à boire aux bêtes, aux chèvres, aux moutons, aux lapins, à la basse-cour, aux chats, aux chiens. Tous, ils boivent en quantité. A lui seul un cheval boit autant que tous les autres. C’est du moins l’impression qu’il donne.

Pour désaltérer le sien, Georges Barthès ouvrait la porte de l’écurie. Sans aucun harnais, le cheval se dirigeait lui-même vers la fontaine, à une trentaine de mètres de là, où l’attendait un seau. Il fallait alors tourner la poignée de la fontaine pendant six ou sept minutes, ce que je fis souvent, les yeux fixés sur le gros cou penché, sur l’encolure impressionnante, sur la peau qui tressaillait pour chasser les mouches, jusqu’à ce que l’animal relevât de lui-même la tête, l’eau coulant encore de ses lèvres, tournât sur place et regagnât lentement l’écurie.

Il fallait aussi arroser les fleurs que ma mère entretenait autour de la maison, des lilas, des iris, des pensées et des hortensias, gros buveurs d’été.
L’eau des maisons s’écoulait par un évier unique et se perdait, savonneuse ou non, dans la terre.
Les habitants s’en plaignent aujourd’hui sans arrêt : dans les cinquante dernières années, la quantité d’eau, dans les ruisseaux, n’a cessé de décroître. Le ruisselet qui passe sous notre maison et qu’on appelle « la Carrièrasse » - sans que cela ait aucun rapport avec notre nom - charriait assez d’eau, l’hiver, pour qu’on y pût nettoyer les tripes du cochon. J’y bâtissais des barrages, j’y trouvais même des têtards. Il est aujourd’hui complètement à sec.

Personne ne peut dire pourquoi. Il semble que l’abandon des châtaigniers, sur toute la surface de la montagne, y soit pour quelque chose. Obstrués, détruits, les canaux et bassins n’agissent plus comme régulateur. La terre ne joue plus son rôle d’éponge. L’eau ruisselle et se perd très vite. Peut-être l’installation de l’eau courante a-t-elle trop tiré sur le ruisseau d’Arles. Les routes et les constructions nouvelles ont bouleversé le réseau des écoulements souterrains. Des sources ont disparu. Peut-être aussi le climat général s’est-il légèrement modifié (il fait moins froid, il neige : moins). Tous le disent, et rien ne le prouve.l
L’eau a changé. Naguère elle était potable, elle était « bonne à boire » partout, à chaque point d’eau de la i commune. Nous nous désaltérions n’importe où, avec de l’eau que buvaient au même moment les aubergines... ou les chiens ; et je me vois encore, penché sur la vieille embouchure en fer par où jaillissait l’eau du puits, boire à pleine bouche, les yeux fermés, tandis que mon père tournait la roue. Je volais un peu d’eau au jardin.
Désormais, comme nous le savons tous, l’eau est en bouteille. Elle est contrôlée, analysée et étiquetée. Aucun promeneur ne se hasarderait à boire une eau de rencontre dans une prairie. Nous avons perdu confiance. Les nappes phréatiques sont polluées, tous les journalistes nous en informent. Même les habitants de Colombières ont des bouteilles d’eau dans leurs réfrigérateurs. L’eau de la Vernière, embouteillée près de Lamalou, s’est adaptée aux habitudes contemporaines. Elle est en plein essor. Une eau nouvelle est apparue sur le plateau, à La Salvetat. Elle se vend bien, je crois. Il paraît qu’un seul employé suffit à faire marcher toute l’usine.
Enfin - qui aurait pu le croire ? - on dit même que c’est en vendant de l’eau, cette matière claire et fraîche qui courait partout sous nos pas, que se sont développées d’énormes sociétés commerciales qui achètent, petit à petit, la terre entière.

Jean-Claude Carrière,
Le vin bourru, ed. le GLM, 2000 et Pocket

P.S. :

L’auteur y raconte ses souvenirs d’enfance. Il est né en 1931 à Colombières-sur-Orb (Hérault) dans un village d’environ cinq cents habitants, dominé par des montagnes, arrosé par de nombreux cours d’eau. A certaines saisons, les Gavaches y descendaient faire les récoltes.
Il décrit la maison, la famille : pas de chauffage, pas d’eau courante avant 1937-38.




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