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Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Leïla Slimani : "Toute littérature est assaut contre la frontière"
Article mis en ligne le 7 mai 2026

L’écrivaine franco-marocaine, prix Goncourt 2016, publie "Assaut contre la frontière".

C’est un texte fort et important qu’a écrit Leïla Slimani. A l’invitation de Tiago Rodrigues qui, depuis son arrivée à la tête du Festival d’Avignon en 2023, convie une langue à chacune de ses éditions. Après l’anglais et l’espagnol, il avait choisi en 2025 l’arabe – avant le coréen pour cet été. Le directeur du festival a donc sollicité l’écrivaine franco-marocaine du Pays des autres, magnifique trilogie familiale sur le Maroc.

Résultat  : cet Assaut contre la frontière que Leïla Slimani a lu, dans la cour du Musée Calvet, et qui fait aujourd’hui l’objet d’une publication chez Gallimard. Leïla Slimani y développe une profonde réflexion, en partant de son histoire personnelle et tente de répondre à la question "Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ?".

L’intellectuelle se livre à une brillante démonstration sur l’importance de la porosité entre les cultures. Et ce dans un monde qui s’enfonce toujours plus dans les ténèbres de la fièvre identitaire.

Leïla slimani - Photo LLB

Citation liminaire de votre livre, "Toute littérature est assaut contre la frontière", est puisée dans le "Journal" de Franz Kafka. Vous vous en êtes inspiré pour votre titre. Pourriez-vous recontextualiser  ?

On peut l’entendre de plusieurs manières. Outre la définition qu’en a donnée Kafka (sur les frontières qu’il cherche à dépasser entre le dicible et l’indicible, par exemple), j’entends le titre de mon livre comme la force dont est capable la littérature à abolir les frontières qui séparent les êtres humains, toutes les identités préfabriquées dans lesquelles on nous enferme. Comme la religion, par exemple. Je pense que la bonne littérature est celle qui efface les frontières entre le lecteur et le narrateur, entre tous les lecteurs, et qui crée une forme de fraternité.

La littérature restaure de la contingence là où on voudrait mettre de la nécessité.

Vous écrivez que si les tyrans et les fanatiques détestent les raconteurs d’histoire, c’est parce qu’il n’y a rien de plus subversif que d’affirmer que "ce qui est aurait aussi bien pu ne pas être". C’est-à-dire  ?

Les tyrans, les populistes, vous voyez à quelles figures je fais référence, se servent des frontières. Ils vous expliquent que vous êtes un homme et donc pas une femme, que vous êtes d’ici et donc pas de là-bas, que vous êtes de cette religion et que vous ne pouvez donc pas comprendre la religion de l’autre. Ils le font en donnant le sentiment que c’est une forme de nécessité contre laquelle on ne peut rien. La littérature, c’est exactement l’inverse. Elle restaure de la contingence là où on voudrait mettre de la nécessité. Quand vous lisez un livre qui vous émeut, vous vous rendez compte que ce livre dont le héros est un homme qui peut-être habite dans un pays à des milliers de kilomètres de chez vous, dans une langue que vous ne parlez pas, à une époque que vous n’avez pas connue, et bien ce livre parle de vous. Et d’un coup, toutes les frontières dans lesquelles on vous a élevées vous paraissent absurdes.

A lire aussi :
"J’emporterai le feu", dernier volet de la trilogie "Le pays des autres"

L’éducation littéraire de Leïla Slimani

Vous justifiez l’écriture de ce texte parce qu’il vous semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Celle qui fut à l’origine et au centre de votre trilogie "Le pays des autres" est celle-ci  : "pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue  ?", à savoir l’arabe. Qu’est-ce que cela vous aurait apporté de maîtriser l’arabe classique  ?

Ça m’aurait apporté ce que vous apporte n’importe quelle grande langue de culture, c’est-à-dire l’entrée dans une immense civilisation. Ça m’aurait apporté la poésie. Ça m’aurait apporté une compréhension peut-être plus précise aussi de la religion. Ça m’aurait apporté la capacité d’avoir des dialogues plus profonds avec des gens au Maroc. Tout cela n’est que spéculations, mais ça aurait peut-être changé mon rapport à l’identité. Plus solide, plus assuré, plus serein.

Vous faites référence à pas mal d’auteurs – Canetti, Lévinas, Barthes, Zweig,…. Quel rôle leur attribuez-vous  ?

Les écrivains sont mes compagnons de vie. Toute la journée, je leur parle, ils me parlent, je pense à eux, je retrouve leurs mots dans mes notes. En les citant, c’est comme si je voulais élargir mon cercle d’amis, présenter mes amis à mes autres amis qui sont mes lecteurs. Cela leur donnera peut-être l’envie de découvrir cet auteur, d’aller se plonger dans son œuvre. Le but d’un livre, c’est de vous amener à un autre livre.

On n’a pas besoin de visa pour parler une langue. C’est peut-être un des derniers espaces dans lequel il n’y a pas cette notion de frontière.

En 2017, vous avez été ambassadrice de la francophonie. En acceptant cette fonction, vous souhaitiez vous insurger contre le rapport idéologique aux langues. A savoir la langue comme outil de domination culturelle.

Oui, absolument. Je souhaitais enlever l’aspect idéologique ou identitaire de la langue française pour lui rendre son statut de langue dans laquelle on peut entrer, à laquelle on peut appartenir. Plusieurs fois dans le livre, je dis "ma langue". Mais finalement, je me pose cette question  : les langues nous appartiennent-elles  ? Est-ce qu’on doit dire "ma langue"  ? Je ne sais pas. La langue devrait être un espace ouvert qui peut accueillir tout le monde. On n’a pas besoin de visa pour parler une langue. On n’a pas besoin de montrer son passeport. C’est peut-être un des derniers espaces, justement, dans lequel il n’y a pas cette notion de frontière.

Vous rappelez que le français respire l’arabe, le wolof, l’haïtien,… Vous aimez raconter à vos enfants qu’algèbre, algorithme, zéro ou chiffre sont des mots d’origine arabe. N’en déplaise aux esprits chagrins, la langue pure n’existe pas.

Cette idée, enfin ce fantasme, de la pureté de la langue est très ancien. En même temps, il a toujours été démenti. La langue française, comme d’autres langues "mondes", doit son dynamisme, sa beauté et sa résistance au fait qu’elle est constamment alimentée. Une langue se doit d’évoluer. Il y a des évolutions qui sont bonnes et d’autres qui le sont moins, toutes ne doivent pas être acceptées.

l’IA ne peut pas, aujourd’hui, écrire des métaphores qui disent l’infini de l’humain.

Un autre type de richesse d’une langue est celle d’avoir plusieurs mots pour une seule signification. Comme chez les Inuits qui possèdent plusieurs mots pour qualifier la neige.

La langue est aussi liée à une réalité, à un imaginaire, à un héritage, à une vision du monde, à des paysages. Cela me rappelle des souvenirs, enfant, quand j’apprenais, à l’école, des mots qui désignaient des choses que je n’avais jamais vues ou bien quand j’entendais ma grand-mère parler en allemand de choses que je ne connaissais pas. Par la langue, vous avez accès à une réalité et à un imaginaire qui sont augmentés. Quand vous connaissez l’arabe, vous savez, par exemple, que la manière de désigner le désert, la manière de désigner le vent est très différente de celle du français. Cela vous donne accès à tout un univers de métaphores, à une poésie, à un rapport au monde qui est extraordinaire, magnifique. C’est ça la richesse de l’humain. C’est ça que, par exemple, l’IA ne peut pas faire aujourd’hui, des métaphores qui disent l’infini de l’humain. Mais peut-être y arrivera-t-elle un jour.

Quand vous voyagez, vous aimez relever les similitudes entre les cultures. Un exemple parmi d’autres  : les mosaïques azulejos et zelliges. Vous vous dites que vos enfants y voient peut-être une nostalgie de vos origines, alors qu’en réalité, il s’agit de l’expression d’une révolte ou d’une incompréhension  : pourquoi l’Europe a-t-elle tant de mal à valoriser ce passé arabo-musulman  ?

Sur ce sujet, il faut lire le livre de Sophie Bessis (La civilisation judéo-chrétienne : anatomie d’une imposture, NdlR). En fait, ça n’a pas toujours été le cas. Il y a eu des périodes de l’histoire où l’Europe se sentait curieuse, même proche de la culture arabe ou de la culture musulmane. Quand on pense à ce qu’on a appelé les grands mouvements d’occidentalisation, que ce soit en Égypte, en Turquie, même un peu au Maroc au début du XXe siècle, on a le sentiment que ces deux civilisations sont tout à fait compatibles, qu’elles peuvent échanger, se mélanger, s’influencer l’une de l’autre. Aujourd’hui, il y a une très grande difficulté à penser ça.

Je n’aime pas me contenter de dire  : ah mais c’est horrible. Je me demande  : qu’est-ce qu’il faut faire  ? Et je réponds  : il faut lire des livres, il faut faire des films, il faut se battre, il faut être positif, il faut être optimiste. Je ne suis pas là pour ajouter de la plainte à la plainte. Il ne faut pas être dans les anathèmes, il faut avoir envie de partager cet amour de la diversité. Moi, j’ai vécu ça à l’intérieur de moi. Je suis à la fois occidentale et arabe, musulmane et européenne, donc, je sais que c’est possible.

Mes parents m’ont toujours appris à penser contre moi-même.

Parce que vous avez été élevée dans un univers multilingue et multiculturel…

Je crois que la grande chance que j’ai eue avec mes parents, c’est qu’ils m’ont toujours appris à penser contre moi-même. Dans ma famille, on s’opposait aussi culturellement. Il y avait des choses que ma grand-mère (d’origine alsacienne, NdlR) n’aimait pas dans le Maroc. Si mon père pouvait détester certaines idées de sa mère, tout passait par le dialogue. On parlait et on échangeait. Il faut que tu lises tel livre, il faut que tu écoutes telle musique. Tu n’aimes pas  ? c’est parce que tu ne connais pas. S’enfermer dans une forme de certitude, penser que c’est comme ça et puis c’est tout, c’était considéré comme une pensée minimale, pas intéressante.

Le rejet de l’amalgame était déjà très présent dans votre trilogie "Le pays des autres", on le retrouve dans "Assaut contre la frontière". Du danger d’englober toutes les personnes d’un même sexe ou d’une même religion dans un même ensemble.

De nouveau, c’est le rôle de la littérature. Le roman est là pour défendre le particulier dans un monde où on est de plus en plus simpliste et où on se repose de plus en plus sur des généralités. Le particulier, c’est se souvenir qu’un banquier, un occidental, un immigré, un je-ne-sais-pas-quoi, avant d’être un musulman est d’abord un homme. On est d’abord un être humain. C’est Tchekhov qui disait cela. Ça me reste en tête tout le temps dans chaque aspect de ma vie, et dans mon écriture bien sûr. C’est trop facile de penser que les gens, on les a compris à l’avance. Qu’a priori, on sait déjà comment ils pensent et comment ils agissent.

Assaut contre la frontière | Leïla Slimani | Essai | Gallimard, 73 pp., 10 €

Marie-Anne Georges, Journaliste service Culture - La Libre Culture du 18 mars 2026