Depuis 2011, les néonicotinoïdes, ces pesticides tueurs d’abeilles, sont interdits en Slovénie. Au quotidien, les agriculteurs du pays d’Europe de l’Est ont appris à faire sans.
Valérie Dupont, Correspondante en Italie
Publié dans La Libre le 01-08-2025
*Elles sont un peu nerveuses ce matin, mais c’est parce que le temps change" explique Ivan Atelsek en se couvrant d’un grand chapeau d’apiculteur. "En général je ne me protège pas car nos abeilles, "les carnoliennes", sont peu agressives" ajoute-t-il en empoignant délicatement, sans gant, un cadre de la ruche. Apiculteur depuis plus de cinquante ans à Sezana, dans l’ouest de la Slovénie, ce presque octogénaire possède près de trois cents ruches, qui lui fournissent plus de sept tonnes de miel par an. "En Slovénie il existe une loi qui interdit d’élever d’autres espèces d’abeilles. Vous voyez, notre territoire est tout petit, et donc nous sommes obligés de protéger cette abeille autochtone, nous ne pouvons pas introduire d’autre race." Véritable poumon vert en Europe, avec 60 % de son territoire recouvert de forets, la Slovénie est avant tout le royaume des abeilles. On y compte plus de deux cent mille ruches et douze mille apiculteurs pour une population de deux millions d’habitants. Mais en 2009, ce paradis a vécu un cauchemar, l’année la plus traumatisante de sa vie, raconte Ivan Atelsek. "Toute notre énergie, tout notre travail, toutes nos abeilles, anéanties ! Il n’y avait plus rien, une véritable tragédie !" Cette année-là, des milliers de ruches ont été exterminées par des pesticides.
Un ministre courageux
"Nos laboratoires ont cherché la cause et ont trouvé des substances présentes dans les ruches des abeilles mortes. Les néonicotinoïdes étaient partout, ces substances étaient alors autorisées dans les champs slovènes" explique Dejan Zidan, ministre de l’agriculture entre 2010 et 2012. Ce vétérinaire de formation dépose alors une loi au parlement de Ljubljana et en 2011, soit sept ans avant le reste de l’Union Européenne, la petite Slovénie devient le premier pays au monde à interdire trois néonicotinoïdes d’enrobage des semences. "Je me souviens de la discussion au parlement slovène. Lorsque ils ont entendu les raisons, y compris les arguments scientifiques des experts, tous les partis politiques ont soutenu la loi, à l’unanimité" raconte l’ancien ministre, aujourd’hui devenu secrétaire d’État du gouvernement social démocrate. "Nous avons bien sûr reçu de nombreuses questions des agriculteurs. Ils ne comprenaient pas pourquoi ces pesticides étaient considérés comme dangereux en Slovénie, et pas ailleurs en Europe. Et comment pouvaient-ils rester concurrentiels si les autres pays utilisaient encore ces pesticides et pas eux ?"
l’acétamipride alimente les débats depuis de nombreuses années, notamment au sein du milieu agricole. Ce pesticide, qui demeure un insecticide, est utilisé sur toute une série de plantes, de fruits et de légumes. Chez nous, c’est surtout autour de la betterave, de la laitue et de la noisette que la Belgique a demandé une dérogation pour son utilisation dès 2018, date de l’interdiction au niveau européen de trois pesticides.
À ce moment-là, la France ne suit pas le même chemin, et accepte sans concession son interdiction. Le récent retour de l’acétamipride via la Loi Duplomb cristallise donc le débat public. Selon un dernier sondage, 61 % des Français ont marqué leur défiance face à ce pesticide.
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La rotation des cultures
À Brezice, dans l’est du pays, Miran Grubic cultive cinquante hectares de terre, la rotation des cultures est devenue obligatoire. "Au début, nous avions peur des conséquences sans ces semences traitées aux néonicotinoïdes, et nous ne comprenions pas pourquoi les autres pays de l’Union Européenne ne suivaient pas la Slovénie" admet le cultivateur. "Mais quatorze ans après la loi, nous n’avons pas constaté une baisse de rendement importante. Le rendement à l’hectare du maïs est tel, que je ne vois pas d’inconvénient à ne plus utiliser ces semences traitées avec des insecticides." Régulièrement, la chambre des agriculteurs, un syndicat, envoie une spécialiste phyto-sanitaire, Meteja Strgulec, qui conseille huit mille cultivateurs en Slovénie. "On voit que tu n’as aucun problème avec les ravageurs du sol cette année. C’est sans doute grâce au sarrasin, tu sais. Le sarrasin est ce qui repousse le mieux les ravageurs, avec la luzerne c’est l’un des plus efficaces" explique-t-elle à Miran en analysant son immense champ de mais. "J’alterne avec quatre variétés, du soja, du maïs, du colza et du blé et dans la rotation des cultures j’introduis du sarrasin, du millet ou de la luzerne pour repousser les ravageurs" confirme l’agriculteur, qui n’a plus utilisé de néonicotinoïde depuis 2012. Le gouvernement les aide financièrement à passer à l’agriculture durable, et l’usage des autres pesticides a diminué de 75 % en Slovénie, confirme la spécialiste phytosanitaire.
"Quatorze ans après la loi, nous n’avons pas constaté une baisse de rendement importante"
Aucune dérogation
Depuis 2011, le ministère de l’agriculture slovène s’est montré intransigeant, même quand les agriculteurs demandaient à utiliser exceptionnellement des néonicotinoïdes. "Nous ne relâchons jamais de dérogation pour ces produits, même pour des cas d’urgence" affirme Katja Bidovec, responsable de la division vétérinaire et protection des plantes au ministère. "Mais en plus de ces interdictions, tous les autres insecticides, encore autorisés en Europe, comme l’acétamipride, ont une étiquette qui rappelle les règles spécifiques prévues par la loi slovène. Ces produits ne peuvent pas être utilisés en pleine nature quand les abeilles sont actives et jamais pendant la période de floraison." Pour de nombreux Slovènes, la protection des abeilles est une mission nationale. Parfois un peu trop au goût de certains, comme Savi Babic qui cultive des olives en Istrie. Il indique les pièges attachés sur ses arbres, car sans néonicotinoïde, c’est la prévention qui lui permet de sauver sa récolte. "Si la mouche vient sur le piège, elle reste collée, elle est attirée par les phéromones et donc je sais que j’ai des mouches dans mes oliviers."
Il s’agit de la mouche orientale, terreur des producteurs d’olives. Mais Savi Babic estime être moins armé que ses concurrents croates ou italiens. "En Slovénie, on ne trouve pas tous les remèdes contre la mouche, on ne peut pas les acheter même au marché noir, on ne peut pas s’en procurer." affirme-t-il, "Mais si on continue comme cela l’Europe devra importer son huile d’olive du Maroc, là où tous les produits sont permis, pour la vendre en Slovénie !"
Les abeilles jouent les sentinelles
Depuis l’adoption de la loi en 2011, le nombre de colonie d’abeilles n’a cessé d’augmenter en Slovénie. Au siège de l’association des apiculteurs, Peter Kozmus est l’un des plus grands spécialistes européens des abeilles. Il reconnaît que l’interdiction des néonicotinoïdes a été mieux acceptée par les agriculteurs slovènes qu’ailleurs en Europe. "Je ne peux pas être certain à 100 % que les agriculteurs n’utilisent que les produits autorisés et qu’ils l’utilisent de la manière la moins nocive pour les abeilles mais nous avons un réseau très dense d’apiculteurs qui nous alertent immédiatement quand quelque chose ne va pas dans leur environnement." Avec les insecticides, les abeilles sont désorientées et quand elles reviennent à la ruche elles sont tuées par les gardiennes à cause de l’odeur. "Nous devons travailler main dans la main avec le monde agricole, ils sont aussi confrontés à des défis compliqués" reconnaît-il.