Dans les communautés religieuses antiques, l’essentiel n’est pas ce que l’on croit, mais ce que l’on fait ensemble.
Alors qu’aujourd’hui le mot "communauté" se voit mis à toutes les sauces, et devient un grand méchant loup, avec le "communautarisme" à juste titre vilipendé, je commence la lecture passionnante d’un livre sur les premières communautés chrétiennes d’avant la naissance d’une officielle "religion chrétienne" : "Jacques le Juste, frère de Jésus de Nazareth" de Simon Claude Mimouni (Bayard 2015)
Les premières pages me secouent, me stimulent par leur contribution possible à une réflexion contemporaine sur nos "communautés".
Le passé n’éclaire pas seulement le présent, il peut aussi lui apporter des solutions stimulantes pour nous sortir des impasses dans lesquelles notre vie sociale actuelle nous enferme bien souvent.
A lire et à méditer...
EN GUISE D’INTRODUCTION :
LA COMMUNAUTÉ AVANT LA COMMUNAUTÉ [1]
Dans le cadre de cette introduction, il convient de rappeler que, dans l’Antiquité, la communauté est première et que l’état - cité, royaume, empire - n’est pas considéré autrement que comme une association de communautés. Les communautés ou associations antiques ne se perçoivent nullement comme des lieux de revendications identitaire, ethnique ou culturelle, mais tout autrement. C’est pourquoi, il convient mieux de désigner ainsi ces ensembles sociologiques, plutôt que par le terme secte qui implique déviance vis-à-vis d’une norme dont on ne peut pas toujours confirmer l’existence [2].
Étymologiquement, la communauté au sens grec du terme, la koinônia, n’exprime pas une identité, mais une mise en commun, koinôn, un partage, une congrégation, une conscience : en bref, tout ce qui induit un idéal de communication ouvert vers l’extérieur plutôt qu’un idéal identitaire fermé sur l’extérieur - une ouverture et non une fermeture.
Comme l’a très bien analysé Aristote, pour ne citer que lui, la cité grecque est une imbrication de communautés, depuis la plus petite, la maisonnée (oikos), jusqu’à la plus grande, la communauté politique, qui absorbe toutes les autres, en passant par le réseau associatif qui les articulent les unes aux autres.
La koinônia grecque est une façon de « vivre ensemble », un mode de participation et de sociabilité. Ainsi, les communautés religieuses antiques sont surtout des communautés cultuelles, où l’accent est mis sur le rite collectif. L’essentiel n’est pas ce que l’on croit, mais ce que l’on fait ensemble. Il est donc toujours possible aux membres d’une communauté d’entrer dans d’autres groupes et d’autres réseaux, et c’est même souhaitable.
li est évident que les Anciens ne se sont jamais posé les mêmes questions que celles que l’on se pose actuellement sur l’articulation des différentes appartenances : celles-ci apparaissent tout à fait naturelles, et les réseaux de patronage et de clientèle n’ont fait que développer ces articulations en créant un tissu social de plus en plus dense et solide.
Communauté d’ouverture, la koinônia grecque doit permettre à quiconque de s’intégrer au mieux dans l’état et dans la société à travers des pratiques collectives diversifiées : pour les Iudéens, comme pour bien d’autres, l’appartenance ethnico-religieuse n’empêche pas d’autres liens communautaires, en particulier civique - ce malgré l’observance de la Loi de Moïse.
L’universalisme politique introduit par Rome n’est jamais apparu comme une rupture avec l’ordre antérieur : les Grecs du II’ siècle de notre ère, Plutarque par exemple, ont perçu l’empire non comme un état centralisé et unitaire, mais comme une association de cités et de peuples, chacun avec sa diversité, la conservant et la développant.
Dans ce qu’il est convenu avec Paul Veyne d’appeler l’empire gréco-romain, le legs de l’hellénisme est essentiellement l’universalisme culturel. Le primat de la langue grecque ne se discute pas (l’élite romaine parle le grec) et le bilinguisme est toujours à sens unique : l’usage du grec est la condition de transparence exigée des communautés d’immigrés et des groupes religieux venant d’Orient - les Iudéens, chrétiens y compris, n’agissent pas autrement et leur littérature se développe, du moins jusqu’au II’ siècle de notre ère, mais sans doute aussi après, dans la langue grecque.
L’apport de Rome, qui se démarque de l’« avarice » des cités grecques en matière de naturalisation, est celui de l’universalisme politique : l’intégration citoyenne est à l’horizon de l’empire dès sa fondation, même si elle ne se réalise plus ou moins complètement qu’en 212 avec l’Édit de Caracalla [3]. La conscience que l’État est fondé sur des communautés impose un certain pluralisme, même dans le cadre unifié de l’empire romain qui reconnaît à chaque peuple et aux communautés d’immigrés le droit de célébrer le culte de leurs « dieux ancestraux » selon leurs « rituels ancestraux », afin de continuer à s’inscrire dans une tradition historique qui donne, pour les Grecs, son contenu à l’idée de « patrie ». Le fait communautaire est avéré dans la société de l’Antiquité classique et tardive où l’on admet facilement la légitimité du recours aux traditions cultuelles pour la constitution des consciences collectives - sans laisser pour autant se constituer des états dans l’État, ce dernier devant toujours prévaloir.
À la communauté ou association, lui est reconnu un rôle essentiel et structurant dans la société antique et aussi la fécondité d’une tradition cultuelle pour la formation des individus et des collectivités.
À partir du 1" siècle de notre ère, les communautés prolifèrent dans le monde romain où elles sont étroitement surveillées et contrôlées par l’administration impériale qui en supprime parfois aussi un certain nombre pour des raisons de complot, de soulèvement, de rébellion, etc.
Ce bref survol du développement des communautés dans l’État antique laisse entrevoir la mise en place des communautés judéennes de toutes tendances, y compris celles relevant du mouvement chrétien des origines [4].
Les premiers chrétiens ont vécu en communautés, lesquelles existent parmi d’autres communautés qui composent la cité. li en a été de même en Palestine et aussi à Jérusalem, même au 1" siècle de notre ère, ainsi que le montre le bilinguisme qui a régné dans cette partie de l’empire romain comme dans bien d’autres. Les communautés chrétiennes, du moins certaines d’entre elles, n’ont cessé, à partir de la seconde moitié du II’ siècle, voire avant, de viser à l’intégration de leur mouvement dans la cité, comme toute autre communauté antique, et d’affirmer le devoir de soumission aux autorités politiques romaines.
On comprend pourquoi l’empire romain fournira au christianisme, à partir du IVe siècle, un modèle d’articulation entre universalisme et particularisme, en créant un lien commun entre des groupes aux trajectoires historiques et culturelles différentes. Ainsi, on voit comment et combien le christianisme a eu besoin de l’institution étatique pour se réaliser : il n’est pas question cependant de considérer, comme le proposent certains apologistes chrétiens de l’ Antiquité, que le christianisme est né avec l’empire et que leurs destins sont nécessairement liés - la question a d’ailleurs été débattue lors de la publication des excellents ouvrages de Paul Veyne [5] et de Marie-Françoise Basiez [6].
(La suite, c’est une brique de 600 pages, en petits caractères... C’est pour les courageux... et les passionnés !)