Dans un essai aussi érudit que cinglant, l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis déconstruit cette expression qu’elle estime contre-nature et qui, pourtant, a envahi l’espace public occidental au cours des dernières décennies.
L’historienne Sophie Bessis est née à Tunis dans une famille juive. ©D.R. / montage Raphaël Batista
Comme elle l’explique dans son dernier essai paru, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, cela fait longtemps que l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis s’intéresse à cet "agrégat sémantique". Il était temps, dit-elle à La Libre, de lui consacrer un livre pour dénoncer cette rhétorique "n’ayant aucune pertinence" mais dont l’usage est devenu "hégémonique" dans les sphères politiques et médiatiques en Europe comme en Amérique du Nord. Avec des conséquences palpables sur la perception actuelle de l’histoire et des relations internationales.
Entretien Vincent Braun
Publié dans La Libre le 17-04-2025
Comment vous est venue l’idée de déconstruire ce concept ? Parce qu’il vous semblait contre-nature et qu’il est devenu incontournable pour évoquer les racines culturelles de l’Occident ?
Il s’agit d’une expression, pas d’un concept. Un concept, ça a toujours du contenu. Or, cette expression, cette formule, n’en a pas. Pourtant, elle a envahi le discours public et est devenue totalement hégémonique. On l’emploie tout le temps, en permanence, à tort et à travers. Il n’y a plus un homme politique occidental aujourd’hui qui ne se réfère pas à un moment ou à un autre à cette rhétorique, à cette fameuse civilisation judéo-chrétienne. Je mène depuis longtemps une réflexion sur l’imposture de cette notion et il était temps d’y consacrer un ouvrage pour la dénoncer et remettre les choses à leur place.
Elle s’est imposée, dites-vous, ces dernières décennies dans la sphère publique, pourtant son existence est séculaire…
Oui. Cette expression avait évidemment des occurrences savantes qui étaient pertinentes dans le passé, entre autres dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, où la différenciation entre judaïsme et christianisme n’était pas encore actée. Mais depuis environ 45 ans, elle s’est imposée dans le langage courant de façon tout à fait étonnante. Et absolument pas pertinente, surtout.
Si on est "judéo-chrétien", on ne peut pas être antisémite. Donc, cet amalgame est très pratique pour faire l’impasse sur l’un des éléments qui a structuré la civilisation européenne, à savoir l’antijudaïsme puis l’antisémitisme."
- Sophie Bessis
Pour quelles raisons cette expression n’est-elle pas pertinente, selon vous ?
Parce que le "judéo-chrétien", ça n’existe pas. D’ailleurs, personne ne se risque à définir ce qu’est la civilisation judéo-chrétienne. Bien sûr, l’Europe et les États-Unis par extension ont une tradition chrétienne, c’est l’évidence. C’est une des racines de la civilisation occidentale. Qu’il y ait des éléments de judaïté dans cette civilisation, c’est tout aussi évident, ne serait-ce que parce que la chrétienté s’est approprié la Bible. Mais ce "judéo-chrétien", où les deux sont mêlés, n’a aucune pertinence mais uniquement une utilité. Et la première d’entre elles, sur laquelle j’insiste dans la première partie de cet essai, c’est que cette notion sert à occulter des siècles d’antijudaïsme, puis d’antisémitisme européen. Car si on est "judéo-chrétien", on ne peut pas être antisémite. Donc, cet amalgame est très pratique pour faire l’impasse sur l’un des éléments qui a structuré la civilisation européenne, à savoir l’antijudaïsme puis l’antisémitisme.
Vous soulignez d’ailleurs que l’expression a trouvé une nouvelle jeunesse suite au judéocide nazi (la Shoah) durant la Seconde Guerre mondiale. En se réclamant judéo-chrétienne, l’Europe pouvait s’associer aux victimes juives de l’antisémitisme qu’elle avait elle-même produit et ainsi tenter de se laver de ce crime…
Oui, l’Europe a trouvé le moyen d’escamoter sa responsabilité collective, puisque ce ne sont pas seulement les Allemands qui ont opéré la "solution finale". S’il s’agit bien d’une initiative du nazisme, à peu près tout le monde en Europe y a collaboré. Chacun a sa part de responsabilité. Donc, inventer ou utiliser ce terme de "judéo-chrétien" permettait d’occulter cette responsabilité collective des Européens dans la persécution des Juifs, dont le paroxysme fut le judéocide. La vulgarisation de cette notion est née bien après, suite au procès Eichmann en 1961-62.
L’expression permet aussi d’inclure les Juifs dans un ensemble plus vaste et de devenir des citoyens européens, après être sortis des ghettos.
Il faut revenir à l’histoire. Les Juifs sont sortis du ghetto avec l’obtention des droits civiques, à partir de la fin du XVIIIe siècle. La France a été le premier pays d’Europe à leur accorder les droits civiques, suivie plus ou moins rapidement et complètement, par l’ensemble des autres pays. La Russie, elle, n’a accordé les droits civiques aux Juifs qu’à partir de la chute de l’Empire avec la Révolution d’Octobre 1917. C’est ainsi que les Juifs sont devenus des Européens. Toutefois, malgré leur entrée dans la citoyenneté, ils restaient des "autres", sinon il n’y aurait pas eu l’affaire Dreyfus, ni tout l’antisémitisme européen du XIXe siècle et de la première partie du XXe jusqu’au nazisme, jusqu’au judéocide.
Cet agrégat sémantique définit aussi des espaces géopolitiques. Elle délimite ainsi le champ de la civilisation européenne, soit l’Occident au sens large, et elle redéfinit l’altérité, en particulier l’islam.
Tout à fait. Le terme "judéo-chrétien" permet aussi d’expulser l’islam du champ de la civilisation alors qu’il est pourtant le troisième pilier du monothéisme abrahamique, ce que l’on oublie systématiquement aujourd’hui. En réalité, ce n’est pas un oubli, c’est une volonté politique d’exclure l’islam. Cette exclusion a parfois engendré, du côté musulman, une sorte d’auto-exclusion contemporaine : puisque vous nous considérez comme des étrangers, nous sommes des étrangers, et nous ne vous ressemblons pas. Mais la responsabilité européenne dans la désignation de l’islam comme champ de la barbarie est écrasante.
Les Occidentaux regardent en direct cette catastrophe, sans agir et même, au contraire, en défendant ce qu’ils appellent le droit d’Israël de se défendre, mais qui est en réalité le droit donné à ce pays de massacrer un autre peuple."
- Sophie Bessis
Y voyez-vous une raison pouvant expliquer le fait que, dans l’actuelle guerre à Gaza, l’acharnement d’Israël contre le peuple et le territoire palestiniens n’émeut pas outre mesure en Occident ?
Je crois que l’impunité totale dont jouit l’État d’Israël invalide totalement la prétention des Occidentaux à être les défenseurs de ce qu’ils appellent les valeurs morales, puisqu’ils regardent en direct un crime dont il faut souligner la dimension génocidaire. Nous sommes en train d’assister à une guerre menée par Israël, d’une barbarie incommensurable, et dont la finalité est ce qui pourrait être un des plus grands nettoyages ethniques de l’histoire contemporaine, après celui de 1948 (la nakba palestinienne, NdlR). Les Occidentaux regardent en direct cette catastrophe, sans agir et même, au contraire, en défendant ce qu’ils appellent le droit d’Israël à se défendre, mais qui est en réalité le droit donné à ce pays de massacrer un autre peuple.
D’ailleurs, l’argumentaire des néofascistes israéliens, dont M. Netanyahou est aujourd’hui le porte-parole, consiste à dire : c’est vous que nous défendons, nous sommes le bastion avancé de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie musulmane. Les Occidentaux ne sont pas choqués par la dimension coloniale de la guerre israélienne. Après tout, ils ont pratiqué des colonisations tout aussi barbares dans le passé.
D’après vous, l’Orient musulman ainsi défini est-il le grand perdant dans cette vision du monde ?
Non. D’abord, le monde musulman est totalement hétérogène puisqu’il s’étend de la mer de Chine au Maroc, mais c’est une erreur très courante en Occident de l’homogénéiser. Les Européens ont quand même la manie de l’essentialisation : en essentialisant, il y a les musulmans, les juifs, les chrétiens. Or la réalité est bien plus complexe. Il faut analyser les relations d’un certain nombre de pays arabes avec les États-Unis, entre autres. Cela montre qu’une bonne partie des pays arabes, sinon la quasi-totalité d’entre eux, sont aujourd’hui beaucoup trop fragiles pour réagir, comme l’Irak qui a été absolument démantelé par les États-Unis, ou comme la Syrie qu’Israël bombarde tous les jours. Et les monarchies du Golfe n’ont aucune intention de se brouiller avec les États-Unis pour défendre les Palestiniens. Donc, il y a des jeux d’alliances qui sont tous, dans la conjoncture actuelle, défavorables aux Palestiniens.
A propos de cette difficulté d’afficher et d’assumer des identités multiples, vous soutenez que l’Europe a toujours gommé ses apports orientaux. D’autres ont aussi coupé des racines encombrantes. Quelles leçons tirer d’un tel "négationnisme" ?
La première question à se poser, c’est pourquoi les Européens ont toujours voulu effacer de leur état-civil les apports de l’Orient à leur culture ? En guise de réponse, il y a ce constat : depuis la fin de l’Empire romain (qui ne niait absolument pas ses racines orientales puisque même Constantin avait transporté sa capitale de Rome à Constantinople), l’Europe a rejeté ses racines orientales, qui constituaient une partie de sa personnalité. Le monde arabo-musulman était considéré pour diverses raisons comme un adversaire ; pas tout le temps, puisqu’il y a eu des alliances entre les royaumes chrétiens et les royaumes musulmans à plusieurs reprises dans l’histoire.
A partir du XIXe siècle, le siècle de l’impérialisme et de la colonisation européens, il a fallu que les populations de la rive sud de la Méditerranée soient des barbares et des sauvages. Donc, à partir de ce moment-là, l’Europe avait besoin de cacher le fait qu’une partie de sa civilisation était faite d’emprunts à l’Orient. Il fallait coloniser, or on ne colonise jamais ses égaux, mais bien ses inférieurs. De l’autre côté, avec le nationalisme arabe et les différentes écoles de l’islam politique, on a retourné cette appellation de "judéo-chrétien" en se disant victime d’un complot judéo-chrétien. Et cela a permis à certains d’affirmer qu’il n’y avait aucune parenté avec le judaïsme, et de masquer la dimension juive des civilisations arabes.
⇒ Sophie Bessis | La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture | Éditions Les liens qui libèrent | 95 pp., 10 €