Ce livre se fonde sur le constat d’une défaite générale. C’est un essai de navigation dans une mer démontée. La mer de l’être en perte d’humanité. Il est travaillé avec une barque et deux rames : l’une pour sentir, l’autre pour penser. L’une pour contrer l’injustice, l’autre pour contrer la haine. Les deux contre le courant d’un gigantesque mensonge. Le mouvement consiste ici à ne pas choisir un mal contre l’autre. À refuser les termes officiels du débat et du langage politique. À voir de quelle manière la bêtise et l’intelligence oeuvrent ensemble à la mise à sac de la pensée. Gaza est le lieu où s’exerce le point culminant de l’horreur ; Israël et la Palestine le goulot par lequel le temps — le récent et l’ancien — rejette l’histoire qui a pourri en son sein.
(Institut du monde arabe)
En s’appuyant sur son histoire et ses rencontres, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé ramène la dimension de l’intime et du psychique dans l’appréhension du conflit israélo-palestinien. Un texte magnifique et bouleversant.
« En laissant faire Netanyahou, on est en train de pousser l’humanité dans le vide », (Dominique Eddé)
Voici les propos recueillis par Sarah Diffalah
Publié par le Nouvel Obs le 22 septembre 2025.
Entretien
Que signifie pour vous la destruction de Gaza ?
Dominique Eddé : C’est une abomination qui s’écrira un jour comme une page catastrophique de l’histoire du XXIe siècle. Catastrophique en soi et catastrophique de conséquences. Nous assistons en direct à la destruction d’un peuple, de son histoire, de sa culture. Le peuple palestinien aura vécu mille morts depuis plus de soixante-quinze ans. Celle d’aujourd’hui nous laisse sans voix. Cette liberté d’action du sadisme des uns et de la lâcheté des autres… On peine à croire à une telle négation du droit international, à une telle faillite de la civilisation.
Depuis Beyrouth où vous vivez, vous n’avez cessé de dénoncer l’inaction planétaire face à la tragédie qui se joue en Palestine. On lit dans votre livre vos tourments et le désespoir devant cette « tragique défaite de l’humanité », de « l’inconcevable accepté ». Comment ne pas se résigner ? Comment résister à l’habitude de l’horreur ?
Il faut commencer par distinguer l’impuissance de la résignation. Compte tenu de la jungle politique qu’est le monde à l’heure actuelle, le sentiment d’impuissance est forcément dévastateur au plan des individus. Il l’est même au plan des Etats quand ceux-ci sont à la merci de la toute-puissance financière ou militaire de tel ou tel autre. Le Liban est un cas d’école en la matière. Si cette infirmité en venait à s’installer et à se traduire massivement en résignation générale, c’est le sort de toute notre humanité qui serait mis en péril. Vous me demandez comment résister à l’habitude de l’horreur. Je vous dirai en commençant par refuser les deux : l’habitude et l’horreur. Ce premier pas de résistance intérieure implique bien sûr une part de solitude, mais il est indispensable à la possibilité d’une résistance collective. Devenir insensible au malheur, c’est renoncer à l’humanité. C’est tout céder à la machine, aux robots, aux dictateurs.
Avez-vous eu le sentiment de ne pas avoir été entendue ?
Je ne suis pas la seule, loin de là. Il s’est trouvé beaucoup d’esprits lucides depuis le massacre du 7-Octobre pour essayer de faire entendre l’histoire qui avait enfanté cette horreur. Pour remonter dans le temps. Pour mettre en garde contre le plan d’épuration ethnique. Non seulement ils n’ont pas été entendus, mais souvent sommés de se taire, censurés ou injustement poursuivis pour antisémitisme. Pourquoi ? Parce que les mémoires se sont dressées en forteresses au lieu de constituer des ponts. Plusieurs facteurs sont en cause. Le cauchemar de la Shoah a généré en France (en Allemagne n’en parlons pas) un sentiment de culpabilité inexpiable. Si bien qu’au lieu d’agir en alarme quant à l’horreur dont est capable notre espèce, il a agi en écran. Ajoutez à cela les vieux réflexes du colonialisme et le mépris haineux envers les Arabes, les musulmans en général, et vous obtenez un degré de surdité maximal : la négation des Palestiniens, de la Palestine.
On sent chez vous une volonté farouche de changer le monde, alors même que vous semblez ne plus y croire. Comment vivez-vous cette contradiction ?
Non pas de changer le monde, mais d’empêcher le monde de nous faire avaler l’injustice et l’horreur en échange d’un peu de confort anesthésié. La contradiction que vous pointez est le sujet même de mon livre. Je dirais plus exactement l’ambivalence, au sens où il n’est pas de pensée cohérente possible qui n’en passe par elle. L’ambivalence, c’est ce qui contient des sens contraires au sein d’un même sujet, d’un même mouvement. C’est l’étoffe de notre espèce humaine. Il suffit de penser au vent ou à la mer pour se la figurer.
Toute la philosophie et la littérature traitent avec elle. La prise en compte de l’inconscient lui donne une dimension supplémentaire que je tente d’inclure dans mon approche du champ politique. A titre personnel, je vous dirai que je ne cherche pas à résoudre la contradiction mais à la comprendre, à l’intégrer. Et au meilleur des cas, à la rendre fertile.
Vous insistez sur le fait que dénoncer les crimes d’Israël ne signifie pas excuser ceux du Hamas. Qu’il s’agit désormais « d’essayer de réfléchir dans l’ordre », « hors symétrie ». Que voulez-vous dire ?
Je veux dire en effet qu’il n’y a strictement aucune symétrie possible entre Israël et le Hamas. Israël est un Etat surarmé, doté de la bombe atomique, massivement soutenu par les Etats-Unis, et le Hamas, un mouvement élu sur les ruines d’une Autorité palestinienne discréditée. Sans oublier au passage que le pouvoir israélien aura activement contribué à affaiblir celle-ci, en en faisant une force de collaboration, et à renforcer l’autre, en assurant son financement. Ceci étant dit, je pense que la critique du Hamas est absolument vitale, indispensable et qu’elle tarde à se faire dans le monde arabe. Du moins, à voix haute. Tout ce que représente ce mouvement au plan idéologique et social est à mes yeux rédhibitoire. Sans ignorer pour autant qu’il abrite des différences notoires de pensées et de comportements.
Vous affirmez que le slogan « Plus jamais ça » , forgé après la Seconde Guerre mondiale, est « illusoire, voire infantile ». Est-ce parce que nous ne savons pas tirer les leçons de l’histoire ?
Hegel disait très justement que « la seule chose que nous apprenons de l’histoire, c’est que nous n’apprenons rien d’elle ». L’expression « Plus jamais ça » se comprend bien sûr, mais elle peut être stérile, devenir l’équivalent d’un « Vous irez mieux demain » au chevet d’un mourant. Sachant la répétition infernale de l’horreur au sein de l’espèce humaine, il me paraît plus intéressant de travailler à la rompre chaque fois qu’on en a les moyens, plutôt que de lui opposer des bons sentiments. Ceci étant, quand « Plus jamais ça » est dit par ceux qui ont vécu la Shoah et s’élèvent aujourd’hui contre l’horreur à Gaza, ces trois mots reprennent tout leur sens.
« Cette conscience à retardement est une bombe », assurez-vous. Pourquoi ?
Ce que l’on s’obstine à ne pas voir sur le moment, le temps se charge de nous le faire payer après coup. Et cette riposte peut prendre des proportions redoutables. C’est le retour du refoulé. Yuval Noah Harari en parle bien quand il dit que le nettoyage ethnique, l’établissement du « Grand Israël » et l’idéologie de suprématie juive annoncent une catastrophe pour la pensée juive. Sans parler de la tragique montée de l’antisémitisme un peu partout. Cette vision ou prévision de l’avenir a manqué cruellement à une majorité écrasante d’Etats européens. Ce n’est pas sur la sécurité d’Israël mais sur leur bonne conscience provisoire qu’ils ont veillé. Cela n’a strictement aucun sens de dire que le pouvoir israélien actuel a « dépassé les limites » à partir de telle ou telle date, alors qu’il revendique l’annexion des territoires et l’absence de toute limite depuis bien avant le 7-Octobre. Nous en sommes maintenant au point où Israël a les mains libres pour taper n’importe où, n’importe quand, au gré de ses fantasmes expansionnistes. Lesquels à long terme s’avéreront suicidaires. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aura attendu que Gaza soit réduite en poussière pour envisager la suspension de son soutien à cet Etat hors la loi. C’est sidérant en termes de « trop tard ». Alors, pourquoi une bombe ? Parce que les corps ont beau disparaître, les mémoires se transmettent.
Dans votre livre, vous insérez des moments pendant lesquels vous regardez les images qui nous parviennent de Gaza, comme cette vidéo d’un chariot de cadavres d’enfants tiré par un cheval épuisé au milieu des ruines. Des images que l’on voit tous les jours en temps réel depuis presque deux ans. Vous dites que les peuples sont « un peu partout, à l’état de sidération » face au sort de la Palestine, mais aussi face à un « délitement mondial », et qu’il « faut justement commencer par comprendre quelque chose de cette sidération. »
Qu’avez-vous commencé à comprendre ?
Cela ne fait malheureusement pas deux ans, mais à peine quelques mois que l’on montre l’horreur à la télévision en France. Elle a été méthodiquement censurée par une majorité écrasante de médias.
La sidération des peuples – c’est-à-dire des individus qui n’ont pas de pouvoir – tient pour une grande part à deux phénomènes opposés, revoilà l’ambivalence : la surinformation d’une part, via les réseaux sociaux avec tout ce qu’ils drainent de faux et de vrai emmêlés. Et la désinformation d’autre part, due à la main mise de groupes financiers et politiques sur les médias. Le pouvoir de l’argent assisté des moyens de l’intelligence artificielle a créé un monde politique étanche, dont le principal contact avec la réalité se pose en termes de profits et d’intérêts économiques. Avec tout ce que cela suppose d’alliances provisoires, illisibles, incohérentes. En a résulté un vide abyssal entre les centres de décision et les populations. D’où, entre autres facteurs, l’état de sidération.
Pour vous, la qualification des crimes israéliens à Gaza ne fait plus de doute. En quoi le fait de nommer ou de refuser de nommer un « génocide » influence-t-il la perception internationale d’un conflit et la possibilité d’agir face à lui ?
Dans le cadre du fonctionnement des nations et du droit international, le recours au mot « génocide » – quand sa réalité est avérée – est d’une importance capitale. C’est le cas de Gaza où il est malheureusement indéniable. La Convention contre le génocide qui date de 1948, suite au génocide des juifs par les nazis, contient une clause qui dit que la Cour internationale de Justice a un pouvoir d’application en cas de génocide. Alors, pourquoi n’y a-t-il pas eu d’application suite à l’avis rendu par la Cour en 2024 [évoquant un « risque plausible de génocide » à Gaza] ? Parce qu’il eut fallu une résolution du Conseil de Sécurité [de l’ONU] demandant précisément l’application de la Convention… et on en revient au blocage dû au veto américain comme l’explique avec une clarté imparable la juriste Monique Chemillier-Gendreau. « Les opinions publiques du monde entier ne sont pas suffisamment alertées sur les carences du droit international, nous dit-elle. Le système a été fondé avec des verrous de domination pour les grandes puissances. »
Le 7-Octobre et « le droit à se défendre » ont servi de justification à Israël pour mener sa guerre à Gaza. Quel regard portez-vous sur la politique israélienne ?
J’écris dans mon livre que ce fameux « droit à se défendre » a tourné au « droit à tout détruire. » C’est vous dire en deux mots ce que je pense de la politique israélienne. Avec une précision importante : cette politique a certes pris des proportions hallucinantes avec Netanyahou, mais le problème ne date pas d’aujourd’hui. Il a manqué à tous les processus de paix un acte de reconnaissance fondamental de l’injustice commise envers les Palestiniens en 1948 [la Nakba (la « catastrophe » en arabe), l’exode forcé de 700 000 Palestiniens lors de la création de l’Etat hébreu], à partir duquel la négociation aurait pu évoluer, et peut-être même aboutir.
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Propos recueillis par Sarah Diffalah
« La mort est en train de changer » , de Dominique Eddé,
Editions Les Liens qui libèrent, 112 pages, 10 euros.