Dans les années 1960, on enseignait que la civilisation européenne était « gréco-latine ». C’était déjà une simplification. Mais la dire « judéo-chrétienne », comme on le fait couramment aujourd’hui, relève selon Sophie Bessis d’une erreur aux conséquences désastreuses.
Analyse Dans un livre décapant, l’historienne Sophie Bessis fait « l’anatomie d’une imposture » qui s’est imposée dans le débat public et sert surtout à exclure.
Passer de « gréco-latin » à « judéo-chrétien » « signe l’avènement spectaculaire du recours au registre religieux pour qualifier tout fait de culture ». Ensuite, cela « permet de jeter un voile sur près de deux millénaires de haine antijuive » en Europe, en oubliant que la Shoah ne fut pas une exception, mais un aboutissement.
La notion de « civilisation judéo-chrétienne » – pour parler en gros de l’Europe et de l’Amérique du Nord – s’impose dans les années 1980, à mesure que la Shoah prend « une place centrale dans les mémoires collectives et les narrations publiques occidentales ». Affirmer une racine commune et instituer les juifs en partie intégrante de la civilisation de l’Occident : l’intention est louable. Sauf que ce que l’historienne Sophie Bessis, spécialiste du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, appelle avec malice un « grand remplacement » ne va pas de soi.
Pour comprendre, il faut remonter en arrière.
Expulsion civilisationnelle
Au diable les précautions, le grand chamboulement de valeurs s’impose et engendre deux stratégies de la part de l’Occident : l’une consiste à soutenir la création de l’Etat d’Israël et, au-delà, à « en défendre quasi inconditionnellement la politique expansionniste jusqu’à cautionner sans états d’âme la colonisation systématique de ce qui restait de Palestine » ; ainsi le crime du génocide est-il lavé en assurant l’innocence éternelle d’Israël. L’autre stratégie consiste à s’assurer « la propriété exclusive » d’une certaine idée de l’humanité : « L’avènement d’un “judéo-chrétien” indifférencié fait apparaître l’Occident comme l’inventeur unique de l’universel, toutes ses racines étant, par ce procédé, rapatriées. »
Et tout cela se fait en premier lieu aux frais de l’islam, qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’associer à cette histoire. Quitte à oublier que par ses règles de vie, l’islam se rapproche plus du judaïsme que du christianisme ; que la référence à Abraham est constante dans le Coran (son nom y est plus souvent cité que celui du prophète Mohammed) ; que l’Arabie du VIIe siècle faisait partie intégrante du monde de l’Antiquité tardive héritée de Rome ; que l’Empire musulman s’est édifié en empruntant au droit chrétien pour administrer ses nouveaux territoires ; qu’à partir du XIIe siècle, les universités chrétiennes sont profondément influencées par la pensée d’Averroès [1], etc.
Bref, « au lieu de l’intégrer à la longue histoire des avatars successifs du monothéisme, l’universel judéo-chrétien […] renvoie donc l’islam à une altérité politiquement construite et lui désigne son territoire, celui de la spécificité ». Et depuis le 11 septembre 2001, déplore Sophie Bessis, on assiste même à une expulsion civilisationnelle.
L’historienne rappelle que les origines de ce processus s’ancrent dans le temps lointain : le christianisme a tout de suite vu dans l’islam – contrairement à un judaïsme peu prosélyte – un concurrent. Depuis « la Chanson de Roland » – qui, souvenons-nous-en, transforme des Basques en Sarrasins –, la culture chrétienne construit les musulmans en ennemis. Ce dont nous ne sommes manifestement pas sortis – sauf lors de brèves incursions orientalistes inversement caricaturales.
D’autant qu’au XIXe siècle, de vraies césures apparaissent entre les mondes chrétien et musulman qui jusque-là rivalisaient sur le terrain de la religion : alors que les sociétés « occidentales » se sécularisent, celles du Sud restent gouvernées par la loi divine ; ce sont désormais deux régimes de vérité qui s’affrontent et que la période coloniale va encore séparer en abaissant l’islam au rang de « mentalité primitive ».
Puis, à partir des années 1970, une immigration à majorité musulmane, venue temporairement pour reconstruire l’Europe, finit par s’installer tout en étant « considérée par une partie de sa population comme ontologiquement étrangère », encore plus quand l’expansion d’un islam radical – et parfois terroriste – produit un amalgame délétère qui constitue les musulmans d’Europe et d’Amérique en « ennemis de l’intérieur ».
Piège de l’assimilation
Plus étonnant, parler de « civilisation judéo-chrétienne » ne fait pas forcément l’affaire des juifs eux-mêmes. D’abord, cela ne les empêche pas d’être maintenus dans une position d’exceptionnalité que Sophie Bessis voit comme le miroir du vieil antisémitisme européen. Ainsi quand en 2017, pour le 75e anniversaire de la rafle du Vel’d’Hiv, Emmanuel Macron a invité le président israélien Netanyahou, il a fait d’Israël le « représentant légitime » des juifs français « et par là même il a dénié [à ces derniers] leur qualité de Français à part entière en les assignant à une double identité ».
Ensuite, la notion est un « mensonge commode » que tout le monde instrumentalise à sa guise. Les nationalistes arabes pour dénoncer le « complot judéo-chrétien » qui a abouti à la création de l’Etat d’Israël, les islamistes pour désigner les forces ayant pour but d’affaiblir la religion du Prophète. Elle a aussi autorisé une partie du monde arabe à exclure sa part juive, niant des périodes de coexistence plus pacifiques et plus fréquentes que sous la chrétienté.
Et puis, cela aboutit à scinder le monde juif lui-même :
“L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental, de se définir en fonction de cette seule appartenance, s’attachant avec constance à conjurer tout risque d’orientalisation.”
Cela engendre notamment des pratiques discriminatoires à l’égard des juifs venus d’Orient et d’Afrique s’établir dans l’Etat hébreu. On en arrive à la situation où Netanyahou cherche à Gaza, selon ses mots, « la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie ».
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Avec deux conséquences douloureusement paradoxales. La première : « Aujourd’hui, Israël a des affinités bien plus profondes avec […] nombre de partis néofascistes dont l’antisémitisme est une composante originaire qu’avec une large partie du monde juif déchiré par ses contradictions. » La seconde : tous les juifs se trouvent pris au piège de leur assimilation sans nuance à un pays « qui n’est le leur que pour une petite moitié d’entre eux », en devenant par là même comptables de tout ce qui peut être reproché à Israël, et en subissant les premiers un antisémitisme en pleine croissance.
Si on avait su, on aurait peut-être gardé « gréco-latine »…
« La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture », par Sophie Bessis, Les Liens qui libèrent, 124 pages, 10 euros.
le Nouvel Obs, Xavier de La Porte
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Extraits
L’attaque du Hamas du 7 octobre n’a pas seulement annihilé tout espoir de paix entre Israéliens et Palestiniens. Elle a aussi fait voler en éclat les relations déjà délicates entre la majorité juive et la minorité arabe au sein de l’Etat hébreu.
tandis qu’à Tel-Aviv, petit à petit, les commerces rouvraient, que les grandes artères retrouvaient le ronronnement de la circulation, à Jaffa les rideaux des échoppes restaient baissés et le célèbre marché aux puces, le shuk HaPishpeshim, déserté à la fois des brocanteurs et des chineurs, demeurait étrangement silencieux. « Nous sommes entrés dans une spirale de haine », constate le jeune serveur du seul restaurant ouvert près du marché. « Il y a déjà beaucoup trop de morts. Et malheureusement, tout le monde sait que c’est loin d’être fini », murmure-t-il, écourtant la discussion comme s’il craignait qu’elle dégénère.
Car au choc qui a suivi la barbarie du Hamas, s’est très vite ajouté un redoutable et complexe sentiment de peur. Pour les membres de la majorité juive, une crainte irrépressible de voir s’introduire chez eux un terroriste arabe déterminé à les tuer de la pire manière, comme ce fut le cas pour leurs compatriotes du sud du pays. Pour les membres de la minorité arabe – près de 2 millions de personnes, descendants de Palestiniens restés sur leur terre en 1948, qui constituent 20 % de la population israélienne −, une peur que des Juifs décident de se venger contre eux du massacre perpétré par le Hamas. Un sentiment viscéral, qui s’est abattu sur les deux communautés, rouvrant entre elles une plaie qui n’était toujours pas entièrement cicatrisée soixante-quinze ans après la proclamation de l’Etat hébreu. Aujourd’hui, la défiance est plus forte que jamais.
Certes, l’entente entre Juifs et Arabes dans le pays n’a jamais été idyllique. Les Palestiniens citoyens d’Israël, bien qu’ils bénéficient officiellement des mêmes droits que la majorité juive et disposent de députés à la Knesset, le Parlement israélien, dénoncent toujours de nombreuses discriminations à leur encontre. Mais de sérieux progrès avaient été réalisés au fil du temps, entraînant une réduction des inégalités, en particulier économiques et sociales. Ainsi le nombre d’étudiants arabes dans les universités n’a cessé d’augmenter, de même que celui des salariés nommés sur les postes les plus qualifiés, notamment dans le secteur hospitalier, ce qui avait permis de renforcer les relations quotidiennes entre les deux communautés. Ces progrès, déjà ébranlés par les violentes émeutes survenues en mai 2021 dans les villes « mixtes » du pays où cohabitent majorité juive et minorité arabe, ont été broyés par l’attaque du Hamas.
On a vite oublié les victimes arabes de l’assaut du groupe islamiste. Leurs histoires ont pourtant fait le tour des médias nationaux. Comme celle d’Awad Darawshe, 23 ans : cet ambulancier originaire du nord du pays, venu travailler à la rave-party organisée dans le désert du Néguev, est resté soigner les victimes plutôt que de fuir à l’arrivée des terroristes, jusqu’à ce qu’il soit lui-même assassiné. Sans oublier Youssef Ziadna, un chauffeur de bus de Rahat, la grande ville bédouine du Néguev, qui a sauvé près de trente personnes lors du festival de musique au péril de sa vie. Parmi les victimes de l’attaque du 7 octobre, on compte au moins dix-sept Bédouins originaires de Rahat ou des villages du sud du pays.
Mais le traumatisme des exactions perpétrées par les Palestiniens du Hamas a été si dévastateur qu’il a effacé chez une très large partie des Juifs israéliens le mérite et le sacrifice de ces gens.
Des voix s’élèvent encore pour défendre l’idée d’une réconciliation. Mais avec bien peu d’optimisme. Mohammed Darawshe est le cousin du jeune ambulancier Awad Darawshe, tué le 7 octobre lors de la rave-party, et le directeur de la stratégie du centre Givat Haviva pour une société partagée. Le militant infatigable du partenariat judéo-arabe a été reçu par le président américain Joe Biden lors de sa visite en Israël le 18 octobre. Dans une tribune publiée fin octobre dans le grand quotidien de gauche « Haaretz », il écrit : « J’ai consacré toute ma carrière […] à défendre la vision d’une société partagée où nous pouvons vivre tous ensemble dans l’égalité et la dignité. Mais, à présent, je crains que tout ne soit en danger, car les citoyens arabes sont considérés comme déloyaux, voire comme des menaces potentielles. »
Yuval Rahamim refuse lui aussi de renoncer à son rêve de paix, mais il peine à se montrer optimiste : « L’avenir d’Israël, c’est l’intégration complète de la minorité arabe. Mais cela ne sera possible qu’avec la paix et la coexistence de deux Etats, un israélien et un palestinien. Or, aujourd’hui, l’heure est à la guerre. »