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Michel Simonis

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Voici la dernière chronique de Jamal Khashoggi, le
Article mis en ligne le 25 octobre 2018
dernière modification le 27 octobre 2018
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Voici la dernière chronique de Jamal Khashoggi, le journaliste assassiné par l’Arabie saoudite

Une sorte de bilan actuel de la situation du monde arabe.
Lucide, certes... mais aussi une sorte d’épitaphe, signature de son arrêt de mort.

Le Washington Post a publié ce 18 octobre la dernière chronique du journaliste saoudien : un plaidoyer en faveur de la liberté d’expression dans le monde arabe. Transmis par son traducteur au lendemain de sa disparition le 2 octobre à Istanbul, le texte a été conservé par le quotidien américain dans l’espoir d’une réapparition de Khashoggi. Celle-ci paraît désormais exclue. La traduction en français provient de Courrier International. Le Washington Post a donné son accord pour la reprise de ce texte.

Jamal Khashoggi - Pour le Washington Post Publié le vendredi 19 octobre 2018


J’ai récemment consulté en ligne le rapport 2018 sur la liberté dans le monde publié par l’ONG américaine Freedom House et je me suis rendu compte d’une chose très grave : dans l’ensemble du monde arabe, il n’y a qu’un seul pays qui peut prétendre au titre de “pays libre”, c’est la Tunisie. La Jordanie, le Maroc et le Koweït arrivent en deuxième position, et jouissent d’une “liberté partielle”. Et le reste des pays du monde arabe ne sont “pas libres”.
Par conséquent, les Arabes qui vivent dans ces pays n’ont pas accès à l’information ou sont mal informés. Ils n’ont donc pas les moyens de saisir, et encore moins de discuter en public, les enjeux qui régissent leur région et leur vie quotidienne. Le discours de l’État est le seul à façonner l’opinion publique, et si certains ne sont pas dupes, une grande majorité de la population continue d’avaler le discours officiel. Et malheureusement, la situation ne va pas s’améliorer.
Au printemps 2011, le monde arabe débordait d’espoirs. Les journalistes, les universitaires et l’ensemble de la population pensaient proche l’avènement d’une société arabe plus juste et plus libre au sein de leurs pays respectifs. Ils espéraient enfin être délivrés de la tutelle de leurs gouvernements, de leur ingérence constante dans les médias, et de la censure. Ces attentes ont rapidement été déçues ; et ces pays sont retournés à l’ancien statu quo, voire à une situation encore pire qu’auparavant.

Le silence de la communauté internationale

Mon très cher ami, le célèbre auteur saoudien Saleh Al-Shehi, a écrit l’une des chroniques les plus retentissantes jamais publiées dans la presse saoudienne. Il purge malheureusement une peine de cinq ans de prison injustifiée pour avoir fait des commentaires jugés hostiles au pouvoir saoudien. En Égypte, la saisie par le gouvernement de la totalité du tirage papier du quotidien Al-Masri Al-Youm n’a pas suscité la moindre réaction dans les médias. Ce genre de méfait n’entraîne plus forcément de représailles de la part de la communauté internationale. Au mieux une brève condamnation qui laisse rapidement place au silence.
Par conséquent, les gouvernements arabes ont de plus en plus les coudées franches pour museler les médias. Il fut une époque où les journalistes pensaient qu’Internet allait sonner le glas de la censure et de l’interventionnisme de l’État. Mais ces gouvernements, dont l’existence même repose sur le contrôle de l’information, n’ont pas hésité à bloquer l’accès à Internet de manière agressive. Ils arrêtent également les journalistes locaux et font pression sur les annonceurs pour qu’ils privent de revenus certaines publications.
Il reste quelques rares oasis à incarner encore l’esprit du “printemps arabe”. Le gouvernement du Qatar continue de soutenir une couverture internationale de l’information [notamment par la chaîne Al-Jazira et le site Al-Araby Al-Jadid] contrairement à ses voisins qui préfèrent museler l’information pour maintenir l’ordre ancien. Même en Tunisie et au Koweït, où la presse est considérée comme “partiellement libre”, les médias se focalisent sur les sujets de politique intérieure au lieu de s’attacher à des thèmes qui concernent le monde arabe dans son ensemble. Ils sont réticents à offrir des tribunes aux journalistes d’Arabie Saoudite, d’Égypte et du Yémen. Même le Liban, le meilleur élève du monde arabe en matière de liberté de la presse, est désormais victime de la polarisation et de l’influence du Hezbollah pro-iranien.

Un nouveau rideau de fer

Le monde arabe a créé un nouveau rideau de fer, imposé non par des puissances étrangères, mais par des forces politiques intérieures se disputant le pouvoir. Pendant la guerre froide, Radio Free Europe, devenue au fil du temps une institution de poids, n’a pas peu contribué à entretenir la flamme de la liberté. Les Arabes ont besoin de quelque chose d’analogue. En 1967, le New York Times et le Washington Post ont racheté conjointement l’International Herald Tribune, qui en est venu à accueillir dans ses colonnes des voix du monde entier.
Le Washington Post a pris l’initiative de traduire bon nombre de mes articles pour les publier en arabe. Je lui en suis reconnaissant. Les Arabes doivent lire de telles publications dans leur propre langue, afin de comprendre les divers aspects, souvent complexes, de la démocratie aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux. Ils pourront ainsi en débattre. Si un Égyptien lit un article expliquant les vrais coûts d’un projet de construction à Washington, il sera mieux à même de mesurer les implications de tels projets dans son propre pays.
Le monde arabe doit se doter de l’équivalent moderne des anciens médias transnationaux pour que ses citoyens soient informés des événements mondiaux. Plus important encore, nous devons permettre aux Arabes de faire entendre leur voix. Nous souffrons de pauvreté, de mauvaise gestion, d’un faible niveau de l’enseignement. Grâce à une tribune internationale indépendante, échappant à l’influence de gouvernements nationalistes qui diffusent un discours de haine à grand renfort de propagande, les citoyens lambda du monde arabe pourront s’attaquer aux problèmes structurels auxquels leurs sociétés sont confrontées.

Jamal Khashoggi - Pour le Washington Post