De “l’école du dehors” à une “Ecole de l’écologie”
Article mis en ligne le 28 septembre 2020
dernière modification le 29 septembre 2020

1. L’école du dehors

J’ai besoin d’aller dehors et de retrouver mon arbre frère.
(Lucas, 5 ans, pendant le confinement.)

"Sortez les enfants, faites-les bouger, marcher, courir, grimper, construire dans la nature. Ils apprendront mieux, ils souffriront moins, ils aimeront plus la vie et les autres".(Louis Espinassous, évoquant un besoin de nature universel.

2. Le “Manifeste pour une École de l’écologie” de Thakur S. Powdyel, ancien ministre bhoutanais de l’Éducation, ou quand le Bonheur national brut s’incarne dans un projet scolaire d’une haute inspitation.

1. L’école du dehors

"J’ai besoin d’aller dehors et de retrouver mon arbre frère."
(Lucas, 5 ans, pendant le confinement.)

Louis Espinassous évoque un besoin de nature universel et préconise ceci : « Sortez les enfants, faites-les bouger, marcher, courir, grimper, construire dans la nature. Ils apprendront mieux, ils souffriront moins, ils aimeront plus la vie et les autres ».

Comme nous l’avons développé dans nos quatre pages du LIEN, “Corps/esprit... un couple indissociable“ parues dans Dialogue du GFEN n° 177 de juillet 2020 (Voir https://gben.be/Corps-esprit-un-couple-indissociable) [1]

« On peut apprendre avec sa tête, mais on ne peut comprendre sans tout son être ‘psychocorporel’ », écrit Louis Espinassous, biologiste et éducateur nature, dans son livre Besoin de nature. Caroline Chais, institutrice d’une École du dehors, confirme : « L’enfant se trouve au cœur d’une pédagogie active, il ancre ses savoirs dans du concret et peut réactiver plus facilement ce qu’il a appris par la suite. L’apprentissage est incarné. Quand on observe une coccinelle dans une boîte-loupe sur le terrain, on part de cette expérience pour construire un savoir et l’enfant en dégage une image mentale forte ».

Denis Brouillet, professeur et chercheur en psychologie cognitive, valide cette perception. « Les processus d’acquisition sont intimement liés à nos expériences sensorielles (vue, ouïe, toucher, goût, odorat) et à nos actes moteurs. Les recherches montrent que les apprentissages sont plus efficients quand l’apprenant est actif et ne se contente pas d’écouter ».

Richard Louv, journaliste américain, s’est intéressé à l’évolution du rapport de l’homme à la nature depuis trente ans. Selon lui, plusieurs changements sociétaux sont à l’origine de la déconnexion avec la nature : diminution du temps passé ensemble, augmentation du sentiment d’insécurité, peur de l’autre, diminution des espaces verts… Si bien que l’auteur parle de « syndrome de manque de nature ».

« Plus on propose à nos élèves des activités en contact avec la nature, plus ils sont motivés, ce qui est quand même la base de tout apprentissage », (Véronique Hanssen, directrice de l’école Saint-Joseph à Dolembreux). La coordinatrice du projet École du dehors à Grez-Doiceau, fait le même constat. Cette motivation (re)dopée est particulièrement bénéfique chez celles et ceux qui sont moins scolaires.

“avec l’école du dehors, l’enfant est pleinement investi dans ce qu’il fait. Il y a plus d’engagement”. (Caroline Chais)

« Le fait de pouvoir toucher, manipuler, permet d’aller beaucoup plus vite. En une sortie, on englobe parfois ce que l’on ferait en trois leçons en classe ».

Les compétences transversales ne sont pas en reste. Coopérer, mémoriser ou développer l’inhibition chez l’enfant (qui lui permet de mieux se concentrer sur sa tâche), voilà aussi ce qu’apprennent les écoliers du dehors.

Si ces bienfaits sont réels pour les enfants, ils le sont aussi pour les enseignant(e)s.

Voir l’article dont je m’inspire dans le dossier du Le Ligueur du 19 août 2020 (“Dans ce dossier, nous sommes partis du côté de Lessines et de Stembert, à la rencontre de celles et ceux qui pratiquent déjà cette école du dehors”)

Tandis que j’intègre une conclusion de Christine Partoune pour qui l’école a un grand rôle à jouer dans l’éducation à l’environnement :
La nature est en péril, mais pour avoir envie de la protéger, il faut apprendre à s’émerveiller à son contact,
je découvre une autre approche qui va dans le même sens mais avec une toute autre dimension : elle vient du Bouthan, à l’autre bout du monde et aux antipodes de notre culture dominante.

Une “Ecole de l’écologie”

Le Manifeste de Thakur S. Powdyel, ancien ministre bhoutanais de l’Éducation, “My Green School”, traduit dans plusieurs langues, du japonais à l’allemand, est distribué gratuitement dans des écoles en Italie, enseigné à l’université au Vietnam et vient d’être publié en français sous le titre “Manifeste pour une École de l’écologie” (HDiffusion). Ses idées trouvent visiblement écho dans les aspirations d’autres sociétés à travers le monde.

“Chaque nation a besoin d’un rêve pour la guider et l’élever.” En Belgique, on ne sait trop, mais, au Bhoutan, c’est le Bonheur national brut, une politique basée sur le développement socio-économique équitable et durable, la préservation de l’environnement, la promotion de la culture et la bonne gouvernance. “Si une nation a un rêve, il incombe à l’Éducation d’embrasser ce rêve et de contribuer activement à sa réalisation”, estime Thakur S. Powdyel.

L’école verte

La réforme de l’Éducation, lancée au Bouthan en 2009, s’est élaborée sur le concept d’“écoles vertes” – le vert étant entendu comme une métaphore de la vie sous toutes ses formes. “Un des péchés capitaux de l’école moderne est le réductionnisme.” L’idée ici est de “nourrir chaque branche de l’arbre d’apprentissage”, de mettre l’accent sur les dimensions naturelles, sociales, culturelles, intellectuelles, académiques, esthétiques, spirituelles et morales de l’enseignement.

“La première leçon est de comprendre le lien entre nous et la planète Terre, de développer une relation respectueuse avec la nature. Nous serons alors capables de survivre, et même de prospérer”.

À “l’école verte”, il s’agit aussi de développer “l’écologie sociale” : vivre ensemble, apprendre ensemble, “tisser des relations avec bonne volonté, bienveillance, énergie positive” pour réussir ensemble, et en même temps, de savoir “apprécier qui l’on est, nos valeurs et sensibilités”. C’est une “écologie culturelle”.

Thakur S. Powdyel propose également de développer “l’écologie intellectuelle” et “l’écologie académique”. Regarder les étoiles dans le ciel plutôt que la boue sur le sol, “c’est un choix de l’esprit”, dit-il.

l’école doit aussi accorder une vraie place à l’esthétique, la spiritualité et la morale. “L’écologie esthétique” permet d’éveiller les sens, d’apprécier le beau, de stimuler l’imagination. “Les enfants sont tellement enlisés dans leur téléphone mobile qu’ils en oublient d’être créatifs, que leurs sens se meurent”, déplore-t-il. L’école doit reconnaître que le besoin de spiritualité est essentiel au développement de la vie, et lui réserver une place pour permettre aux jeunes de cultiver une vie intérieure, de calmer l’ego, de s’élever, de se réaliser. Et, “si l’on veut une société qui soit meilleure, nous devons préparer les leaders de demain sur le plan éthique quand ils sont encore à l’école.

Gérer la diversité dans l’éducation 

“Comment gérer des backgrounds culturels très différents les uns des autres, cette diversité dans l’éducation  ? Commençons par célébrer la pluralité et les différences, et puis cherchons les points communs sur lesquels on peut tous se mettre d’accord. Les enfants ont l’air très différents les uns des autres mais ils partagent beaucoup en même temps.”

L’enseignement est un service, mais c’est aussi une vision.

“Aujourd’hui, l’enseignement vise principalement à préparer les jeunes à décrocher un diplôme et à faire carrière. Développer et renforcer les compétences, affiner les cerveaux, c’est important. Mais, pour moi, l’éducation doit avoir un objectif bien plus large que cela. À partir du moment où nous avons décidé de rassembler toute la jeunesse – le segment le plus précieux de nos sociétés – dans des écoles, des collèges, des universités et de les garder là pour une période si étendue, l’enseignement doit honorer la vie et permettre de découvrir la bonté du monde."

"Je crois profondément et respectueusement au pouvoir de l’éducation dans l’acquisition de connaissances. La connaissance, c’est un pouvoir. Elle permet de changer les gens, elle peut transformer les sociétés et bâtir un monde meilleur. Mais la connaissance seule n’est pas suffisante, elle doit se distiller dans la sagesse. L’éducation a été un instrument majeur de la transformation de nos sociétés.“

Se recentrer à l’école

“La plupart de nos écoles commencent les cours par une petite séance de méditation  ; il peut y en avoir aussi en fin de journée, pour réfléchir à ce qu’on fait là, au but de sa vie. Ce sont des moments très puissants. Ils permettent aux enfants de se recentrer, de ne pas être distraits. Alors que tous nos apprentissages se font en dehors de nous, ces sessions d’entraînement de l’esprit nous permettent de nous tourner vers l’intérieur, de cultiver le meilleur de nous-même. Cela n’a rien à voir avec la religion. Les religions parfois peuvent nous confiner  ; la spiritualité libère, elle ouvre de larges perspectives.”

“Elle doit pas uniquement tenir compte de ce qui est possible, elle doit aussi réfléchir à ce qui est souhaitable. Qu’est-ce qui est bon pour la vie  ? Pour la société  ? Pour le monde  ? Les systèmes d’éducation doivent avoir une fonction normative. Des gens intellectuellement brillants peuvent être socialement et émotionnellement perdus, très seuls, incapables de travailler en équipe, de faire preuve de camaraderie et de compréhension. L’éducation doit faire plus qu’aiguiser l’esprit, elle doit développer les éléments humanisant et socialisant de chacun.”

Il est le curriculum

“Un bon professeur, c’est quelqu’un qui porte une très grande responsabilité, car non seulement il partage ce qu’il sait, mais il transmet aussi de lui-même, à travers la manière dont il parle et se comporte, ses valeurs, ses principes, ses idéaux, sa vision du monde. Le professeur n’enseigne pas seulement le curriculum, il est le curriculum. Tout le monde n’en est pas capable. Cela demande d’y mettre du sien. Mais c’est tellement beau  ! L’enseignant peut éclairer le monde, améliorer la société et la vie. Il porte un rêve d’avenir et les espoirs d’un monde meilleur.”

L’éducation moderne est extrêmement déficiente à cultiver la vie intérieure, cette dimension très importante de notre vie et de celle de nos enfants. Pourquoi les enfants sont-ils si agités  ? Pourquoi certains sont-ils plus attirés par la mort que la vie  ? Nous devons créer de l’espace pour la spiritualité. "Les enfants vivront bien plus en paix, calmes et épanouis. Certaines choses sont meilleures, plus belles, plus parfaites que nous. Nous devons essayer de tendre vers elles, comme la fleur se tourne vers le soleil pour se nourrir et vivre.”

Extraits d’un article de Sabine verhelst paru dans La Libre le 25-09-2020