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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

"Oui, l’islam est beau, mais sacralisé, il peut devenir inquiétant"
Rachid Benzine au joural Le Soir
Article mis en ligne le 24 janvier 2015
dernière modification le 31 janvier 2015

Rachid Benzine, Islamologue, philosophe, auteur de « Les nouveaux penseurs de l’islam » (2004) et « Le Coran expliqué aux jeunes » (2013) témoigne de son inquiétude face il l’impuissance de la République à reconnaitre tous ses enfants, comme face à la radicalisation de certains jeunes. Il en appelle à fin de "l’idolâtrie fanatique" .

Ilahou akbar ! On devrait traduire cette formule par ’Dieu est plus grand’. Elle encourage le croyant - que je suis, par ailleurs - à plus de raison, de sagesse, de bienveillance, de solidarité, de fraternité et d’humanisme. A davantage d’humilité aussi car, quoi qu’il pense, dise ou fasse... Dieu est plus grand. Bien plus grand que les piètres représentations que nous prétendons avoir de la trace de son message et de sa réalité.

Mais aujourd’hui, certains veulent changer le sens de cette évocation. Ils nous disent qu’Ilahou akbar signifie : ’Crève et va cramer en enfer’.

Des fou désincarnent cette formule qui, par son usage répété dans la prière musulmane, est pourtant une nvitation à l’humilité. Comme s’ils semblaient désormais s’incarner dans cette unique formule. Celui qui cogne sur sa femme ? Allabou akbar ! Celui qui se fait exploser dans la foule ? Allahou akbar ! Et pour les assassins de Charlie Hebdo, la même litanie, Allahou akbar !

Des Allahou akbar de sauvagerie. Des Allahou akbar d’ignorance crasse. Des Allahou akbar de lâcheté. Jusqu’à la nausée.

Une nausée qu’il faut cependant surmonter. Et il me faut sécher les larmes de rage et de désespoir qui surprennent mes joues lorsque j’apprends que me frères et sœurs de Charlie Hebdo ont perdu leur vie, compagnons de route du lecteur que je suis depuis de si longues années. Compagnons qui m’ont fait rire tant de fois, moi le croyant, avec leurs caricatures de ces musulmans barjots, sournois ou simplement désappointés. Compagnons qui m’ont éclairé aussi par ces mêmes dessins et les analyses ou billets qui font la qualité et la saveur de Charlie.

Il faut aller de l’avant, essayer de comprendre, d’analyser, d’agir. Tenter de concevoir que des enfants de la France puissent être les auteurs d’une telle barbarie. Comme avant eux Khaled Kelkal, Mohammed Merah ou Mehdi Nemmouche.

Longue est la liste des responsabilités qui ont fait de ces ’élèves de la République’ des ’antithèses de la République’. La barbarie s’épanouit parfois de façon difficilement explicable au sein de certains êtres. Le plus souvent, elle prend racine dans les misères du monde, l’accumulation des injustices, des sentiments de rejet. Les frères Kouachi n’échappent pas à la règle. Mais l’explicable ne peut en aucune façon devenir la barbarie excusable.

Bien sûr que les politiques publiques ont leur part. D’autant qu’elles génèrent des constructions identitaires schizophrènes. Là où la diversité des origines, des cultures et des vécus, en France ou ailleurs, devrait faire richesse. Là où la scolarisation à l’école de la République devrait faire sagesse. Là où le modèle républicain devrait faire unité, l’échec est patent. La France n’a su donner ni valeur ni sens commun à cette diversité. Au lieu d’enrichir son modèle de l’apport de toutes et tous, elle en a fait un cri de guerre, son Allahou akbar à elle. Son modèle d’assimilation, braqué depuis la fin du XIXe siècle sur sa sacro-sainte unité culturelle, a avancé timidement le mot ’intégration’ pour faire contre-feu. Une coquille vide que l’on cite avec la même ferveur de l’extrême droite à l’extrême gauche. Mais où est passé notre contrat social dans tout ce galimatias ? La laïcité, outil de raison, de progrès et de paix, ne se mobilise plus que pour des expéditions punitives.

Mais à quoi bon cette jérémiade si j’en omets de balayer devant ma propre porte ?

Quels que soient les autres facteurs que l’on pourrait évoquer, ceux qui m’interpellent particulièrement aujourd’hui sont ceux qui prennent racine au sein même d’une religion que je partage avec d’autres. En en livrant une photocopie cruelle et sanglante. Combien de fois ai-je entendu des coreligionnaires avancer des idées nauséabondes ? Combien de fois m’en suis-je inquiété et ai-je pourtant renoncé à en débattre, persuadé de la stérilité de la démarche ? Alors oui, mes silences me rendent en partie responsable.

Et nos institutions musulmanes également. En offrant des tribunes aux idées les plus rétrogrades et les plus extrêmes dans des mosquées au lieu d’enrichir et d’éclairer la voie d’un islam apaisé initiée par nos parents.

Les nouvelles technologies, qui auraient pu être porteuses d’un savoir éclairé, de modes d’approche de la connaissance nous rendant plus autonomes et élargissant notre vision du monde, vomissent des centaines de milliers de textes et de vidéos appelant les musulmans à l’exclusion de l’Autre. Des discours clés en main que des gogos tragiques boivent comme du petit-lait.

Notre humanité est une. Nous sommes tous sœurs et frères. Ontologiquement égaux. Tout sous-groupe constitué au sein de cette humanité est une entorse à son unité. Toute exaltation de l’un de ces groupes est un appel à l’exclusion des autres. Toute frontière tracée entre des humains, créant du « ’nous’ et du ’eux’, allume le feu des communautarismes. Qu’ils soient croyants ou athées, la sacralisation des valeurs de ces groupes mène sans nul doute aux totalitarismes.

Alors oui, l’islam est beau. Par sa capacité à exhorter à l’usage de la raison, de la sagesse, de la tendresse et de la fraternité. Mais oui aussi, sacralisé, il peut être inquiétant. Par son aptitude à générer de la haine, de la violence, de la barbarie.

C’est par la critique et la caricature, qu’elles soient ou non pertinentes, que l’islam grandit. Qu’il échappe à l’idolâtrie fanatique.

Merci aux journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo d’avoir interpellé ma foi, nourri ma raison et guidé mes pas. Et de m’avoir si souvent fait marrer. Ce qu’aucun taré de la planète, musulman ou pas, ne saura jamais faire. Allahou akbar !

Rachid Benzine poursuit au KVS (9, Quai aux Pierres de Taille à 1000 Bruxelles, Tél : 02 210 11 00) un cycle de conférences en cinq sessions entamé au mois de novembre. Le philosophe situe le Coran dans l’histoire et en explore la signification contemporaine. La dernière session, ’Le Coran et la vlolence’ sera présentée le 4 février à 20 h 30.

Journal Le Soir, Bruxelles