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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

L’ÉCOLE, FABRIQUE D’INTELLIGENCE ?
Article mis en ligne le 15 décembre 2009
dernière modification le 20 décembre 2009

Double gaspillage d’intelligence.

J’ai écrit cet article (toujours d’actualité) à l’époque de haute intensité quand le ministre chargé de l’éducation (Pierre Hazette à l’époque) s’est inquiété du sort des "sur-doués" à l’école et avait souhaité, dans la foulée, que les centres PMS passent du temps à les dépister dans les classes, avec l’idée bizarre de créer pour eux une nouvelle catégorie d’enseignement spécial.

Il s’était heurté à un refus poli et catégorique des centres, mais les recherches universitaires commanditées ont été fructueuses, mettant en relief les difficultés particulières des enfants "à haut potentiel" tout en attirant l’attention sur de multiples formes d’intelligences non prises en compte par l’école et pourtant bien présentes chez un grand nombre d’élèves.

Le débat aujourd’hui est devenu celui de la "différenciation" qui a entraîné dans son sillage les brûlantes questions des inscriptions à l’entrée du secondaire.

Les chercheurs qui ont été chargé jadis par le Ministre Pierre Hazette d’une recherche sur les élèves surdoués le confirment : il existe dans l’école un formidable gaspillage d’intelligence, de la maternelle à l’université, mais pas seulement pour les "enfants et adolescents à haut potentiel" mais pour tous les élèves quel que soit leur milieu socio-familial d’origine. Nous pensons, quant à nous, que ce gaspillage d’intelligence est double : pour les écoliers de la maternelle à l’Université mais aussi pour les enseignants qui inventent, cherchent, s’impliquent à fond dans les nouvelles orientations pédagogiques. Leurs efforts s’avèrent parfois vain, parce que les structures sont pesantes et parce qu’ils se heurtent à des freins de toute sorte - des parents, des collègues, des directions comme des autorités administratives - qui agissent sur l’école.

L’école devrait être une pépinière d’intelligence. Or, notre système scolaire produit de "l’inintelligence". Jacques VONÊCHE, professeur à l’Université de Genève à la suite de Jean Piaget, en témoignait déjà il y a plus de 10 ans. Il a montré comment tout au long de la scolarité en Suisse - mais sommes-nous différents des Suisses ? -, les potentialités des élèves se retrouvent inhibées ou bloquées et combien l’école fonctionne comme un entonnoir d’où seule une minorité se sort en ayant accédé au stade de l’intelligence formelle, la plupart des autres ayant été arrêtés aux stades précédents ou largués en cours de route...

Comment s’en étonner quand on prend conscience du paradoxe dans lequel se trouve coincé l’enseignant : sa mission est de faire réussir tous les élèves, et c’est souvent l’objectif qu’il vise dans sa classe, mais ce que la société attend du lui, c’est de sélectionner les meilleurs, de leur consacrer le meilleur de son temps, car ils sont l’avenir et la part rentable de l’économie. On lui demande donc à la fois de mettre en place des dispositifs de réussite pour tous - on parle de "l’école de la réussite" - mais il sait très bien que s’il fait réussir tout le monde on va l’accuser de faire le l’enseignement au rabais, du "nivellement par le bas" : son école va perdre sa réputation, donc perdre des élèves et cela risque de mettre de l’emploi en péril. Quadrature du cercle.

Comment faire un enseignement de qualité - de haut niveau - accessible à tous et "qui fait réussir même les moins bons" selon une expression d’un inspecteur de mathématique ébahis lors d’une visite dans une classe d’Education Nouvelle.

On disait jadis que la société avait besoin de 25 % de décideurs et de 75 % d’exécutants, et que l’école, jouant comme une essoreuse, était un excellent moyen d’arriver à ce résultat. Ce n’est plus très "politiquement correct" de dire cela en ce début du 21ème siècle. Mais si l’on regrette plus ou moins sincèrement le délestage d’un grand nombre de compétences par le fait même de la scolarité, qui met en oeuvre les moyens pour l’éviter ?

Voir avec un regard pointu ce qui se passe au quotidien dans les classes permettra de mettre à jour les moyens de construire une école de l’intelligence.

On peut constater que beaucoup perdent en route leur intelligence "émotionnelle", leurs compétences relationnelles, leur aptitude à travailler ensemble à un projet commun, et se recroquevillent dans un "moi-je" ou un "moi tout seul" ? Dans leur vie professionnelle, les uns entrent en compétition à la moindre alerte comme en une sorte de réflexe, conditionné par 12 ou 15 ans de scolarité du chacun pour soi , d’autres adoptent la "position basse" qu’ils ont appris à l’école. On a interdit de coopérer (c’est copier), de parler ensemble (c’est tricher), on a fait de l’évaluation une affaire strictement personnelle. On a fait de la réussite une source de valorisation individuelle, comme si le soutien du groupe dans une épreuve n’existait pas. On a surévalué l’aspect logico-verbal de l’intelligence, en rabaissant toutes les autres compétences au rang de produit de seconde zone. Compétences artistiques, corporelles, connaissance de soi et compétence sociale, intelligence "naturaliste" et questionnement philosophique sur le sens de la vie : autant de "futilités" accessoires, qui ne sont pas prises en compte dans les conseils de classe et les parcours scolaires. Il n’y a pas que le mépris pour le travail manuel qui aseptise l’esprit et blesse - parfois pour la vie - l’image de soi.

Il suffit d’inverser ces constatations pour faire surgir les partis-pris de l’Education Nouvelle. Encore faut-il savoir comment mettre en place les outils qui permettrons d’inverser la vapeur.

Loin de nous l’idée de jeter la pierre aux enseignants. Ne sont-ils pas, comme nous tous, marqués par une conception devenue obsolète de l’intelligence ?

Les acteurs de l’enseignement (nous y incluons les inspecteurs et les hauts fonctionnaires de l’administration) semblent toujours considérer l’intelligence comme un capital de départ, fixe et immuable, dont on ne peut que faire état, une fois pour toute ("élève limité" dit-on dans les conseils de classe). Beaucoup de manuels scolaires sont encore conçu sur l’idée qu’accumuler des connaissances va automatiquement rendre les élèves plus intelligents. On met l’accent sur le résultat, le produit fini, sans se soucier - mais je reconnais que c’est plus difficile - des processus internes qu’utllise l’élève, de "comment il réfléchit", de quelle forme d’intelligence il met en oeuvre. Les aspects dynamiques et développementaux de l’intelligence semblent toujours difficiles à intégrer dans le quotidien de l’école. Notre système scolaire est encore massivement enfermé dans une logique de reproduction, de transmission de savoir, de remplissage de cerveaux - dont les capacités varient d’un enfant à l’autre : un grand cerveau se remplit plus facilement qu’un petit, et l’on n’ose pas trop se poser des questions sur ce qui se passe à l’intérieur de la "boîte noire", bien noire et hermétique.

POUR UNE ÉCOLE DE L’INTELLIGENCE

Mais il est temps de passer aux alternatives. La difficulté vient du fait qu’il s’agit en réalité d’un nouveau "paradigme", ce qui veut dire qu’il faut s’habituer à penser d’une autre façon. Par exemple, un système de pensée causal (la cause entraîne l’effet) doit laisser place de plus en plus souvent à un système de pensée circulaire, dans une vision systémique des phénomènes. Des effets de rétroactions sont à prendre en compte, et cela fait bien longtemps que la cybernétique a mis cela en pleine lumière. La loi de rétroaction - feed-back - a aussi des effets sur le processus même de l’enseignement. Elle le fait passer d’une conception linéaire (stimulus-réponse) à une conception circulaire : "ce que je reçois comme réponse me donne la signification qu’a pris mon message aux yeux et aux oreilles de mon l’interlocuteur". Conséquence : si l’élève n’a pas compris, au lieu de me dire qu’il est bête, il est plus intéressant de me demander comment j’ai fait pour ne pas me faire comprendre !

Dès lors, les schémas heuristiques ; le constructivisme portant davantage sur les processus d’appropriation des savoirs que sur la pure transmission des connaissances ; l’éducation multi-sensorielle ; les activités artistiques et les approches créatives et interdisciplinaires des matières scolaires qui sont encore mal venus, sinon mal vus à l’école, sont à promouvoir. Les conditions d’optimisation du fonctionnement du cerveau sont maintenant bien connues : irrigation, oxygène, alimentation, lumière naturelle (neuromélanine), ionisation (sérotonine), affectivité positive, posture d’écoute, alternance activité-repos...). Elles devraient être prises en compte. L’aménagement des locaux, leur acoustique et leur éclairage, la hauteur et l’inclinaison des tables et des sièges sont le plus souvent négligés par les architectes et les responsables scolaires. Les rythmes biologiques - tant ceux de la journée que ceux des trimestres - devraient être respectés au lieu d’être reniés au nom d’impératifs économiques, touristiques ou simplement de facilité des adultes (les transports scolaires, par exemple, imposent leur propre timing à la pédagogie).

Alors, nous ne verrons plus les enfants s’ennuyer à l’école. Ils y feront tous travailler leur intelligence. On laissera à chacun le temps de réfléchir, en cessant d’écouter seulement la réponse des plus vifs. On apprendra à se servir des erreurs plutôt que de les sanctionner, pour découvrir comment on s’y est pris, comment on pense, afin qu’elles puissent servir de tremplin pour de nouveaux progrès.

On apprendra dans nos Ecoles Normales et nos Universités que l’école a le pouvoir de développer l’intelligence et surtout on y apprendra comment le faire.

Ils pourront se mobiliser pour sauver les intelligences, chercher ensemble les moyens de les réveiller quand elles sont déjà touchées, à les décoincer si nécessaire. Ils se constitueront des espaces de liberté, seront invités à faire fi des pesanteurs du système scolaire pour faire confiance aux vastes potentialités des élèves et pour se mettre en recherche avec eux, s’atteler aux mêmes défis, à la même inventivité, à la même quête d’éclairage nouveau sur une réalité.

Alors, ils deviendront de plus en plus nombreux les enseignants qui oeuvrent pour une école au service de toutes les formes d’esprit, plus brillante et plus tolérante à la différence.

Michel Simonis