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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Edito du n° 51, janv. 2004
Article mis en ligne le 11 octobre 2007
dernière modification le 30 janvier 2011
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EDITO

Depuis le dernier n° de l’Arc en ciel, que de choses dans l’actualité ! les unes sont passées comme des météores, les autres s’incrustent et vont marquer plus ou moins profondément notre avenir. Ce sont celles-ci qui m’intéressent. Mais le tri n’est pas facile !

Quelques exemples.

La neutralité des profs. Obligation d’un recyclage à la neutralité pour permettre à certains d’enseigner dans tous les réseaux : mesure idiote et offensante vite dégonflée. Il en est toutefois résulté une proposition intéressante : pour tous les futurs professeurs, un cours essentiel curieusement absent de leur formation : neutralité, respect des opinions, tolérance, dans le sens de ces quelques aphorismes trouvés dans un courrier des lecteurs :

Ne cherchez pas la vérité, contentez-vous simplement de ne plus chérir vos convictions. (Confucius).

Certitude, servitude. (Jean Rostand).

Il faut penser contre soi-même. (Socrate).

Je n’ai pas d’opinion car je n’arrête pas de me tromper d’erreur. (Coluche)

Je suis celui qui cherche la vérité, mais je fuis celui qui croit l’avoir trouvée. (Jean-Claude Carrière)

• Débat sur la mixité à l’école : encore une question qui a de l’avenir. La mixité n’a pas porté les fruits qu’on en attendait. Sans jeter l’eau du bain avec le bébé (il vaut mieux garder les deux), il faudra bien un jour corriger certaines difficultés. C’est Philippe Henry qui se charge de faire le point.

Situation internationale : la guerre des Bush, l’enlisement en Irak, le bourbier en Afkanistan, l’arrestation de Saddam Hussein... Trop tôt pour savoir comment cela va tourner, mais une chose me paraît sûre : les va-t-en guerre se sont trompés et finiront par subir les conséquences de leurs erreurs. Les deux textes de Garcia Marquez sont significatifs dans leur double facette : d’une part, une sorte de testament personnel qui traduit toute une philosophie de vie, et puis une remise en perspective des attentats du 11 septembre à New-York, intéressante au moment où se profilent les élections présidentielles aux Etats-Unis. : aujourd’hui le réveil d’une certaine Amérique latine (Lula, Chavez et d’autres) signifie au gouvernement américain : "ho là ! nous n’avons plus confiance. Vous nous avez roulé, c’est fini." Et demain, ce sera l’Extrême Orient (Philippines, Corée du Sud.... et la Chine s’éveille !), puis après-demain, le Moyen-Orient arabe. L’émancipation de l’Afrique, ce sera pour plus tard, car elle est doublement ligotée, par les USA, et par l’Europe.

Bombay. L’altermondialisation. Les enjeux sont là. Quel monde voulons-nous pour demain ? Ricardo Petrella, dont le principal combat est maintenant ce "bien commun" qu’est l’eau pour tous nous en parle. A propos de Bombay, il est temps, dit-il, de recentrer les divers mouvements, de cesser de palabrer, de se mettre d’accord sur quelques objectifs prioritaires et d’agir, mondialement, partout.

Et puis il y a le foulard, ce sacré voile (ou voile sacré ?)

Pour prendre de la hauteur, donnons d’abord la parole à Soeur Emmanuelle, interrogée par des enfants :

- Pourquoi portez-vous un foulard ?
- Cela date des premiers siècles et cela veut dire : je ne prends pas de mari parce que je me donne à Dieu. Maintenant, il y a des religieuses qui ne mettent pas de voile. On est libre. Mais j’ai une autre raison d’en avoir un, c’est que je suis un peu chauve, là.
(rires)

Loin de cet humour bon enfant, il y a la crispation française. Il y a dans la réaction de Chirac un phénomène d’action et réaction qui me fait penser à la politique extérieure américaine. C’est très curieux à observer. Plus l’action d’agression contre l’autre est forte, plus la réaction l’est aussi, ce qui accroît la peur de l’autre et renforce l’agression. Dès l’annonce qu’une loi d’interdiction serait votée en France, Imams et femmes voilées et très encadrées descendant dans la rue : la télé est là, qui se délecte des vociférations. Juste ce qu’il faut pour accroître la peur du public et donner raison à Chirac. Simple comme bonjour. Enfantin. Exactement comme l’intervention anglo-américaine en Irak. Exactement comme au Moyen-Orient. Action forte = réaction encore plus forte. Ça saute aux yeux. Mais certains dirigeants semblent aveuglés (à moins qu’ils ne veuillent pas voir ?)

Le conflit Israël-Palestiniens est dramatiquement exemplaire à ce propos. Il y a là une sorte de situation exacerbée, une métaphore à grande échelle et cruciale de ce qui se passe dans les couples, les familles, ou dans d’autres conflits de sociétés ou de cultures, de nations, d’idéologies, entre laïcité et religions... Alors, les accords de Genève sont une formidable dynamique, exemplaire elle aussi.

Conflit du Moyen Orient ; guerre du clan Bush contre le clan Ben Laden (si proches pourtant dans les affaires, tiens, tiens !) ; diabolisation du clan baasiste de Saddam Hussein ; intégristes musulmans contre les impies qui veulent interdire aux jeunes musulmanes de vivre leur religion comme elles l’entendent... autant d’exemple de situation où l’esprit de Genève pourrait être si utile...

Ce numéro donne abondamment de la voix sur la question du foulard. C’est qu’il y a des mois que j’essaie de me faire une idée claire de la question en la tournant dans tous les sens. Je la crois essentielle pour l’avenir de l’interculturel dans nos sociétés, à condition de voir le port du foulard comme un épiphénomène, un symptôme, pas comme le noyau dur du problème, juste son écume. La température n’est pas la maladie et si faire baisser la fièvre peut être parfois nécessaire, cela n’a en général jamais suffi à guérir... oh là, j’allais dire "guérir la maladie". Comme si on guérissait une maladie, alors que c’est le malade qui guérit. Voilà qui est intéressant ! Si on songeait plus à guérir – disons mieux : soigner, prendre soin, manifester de la sollicitude – aux gens "malades" plutôt que vouloir guérir l’organe malade ou "la maladie", éradiquer le virus ?

Si on s’occupait davantage des jeunes gens et jeunes filles en butte à cette dynamique mortifère qui dit : "si tu ne portes pas le voile, tu es une putain, donc on peut te mépriser, user et abuser de toi. Si tu portes le voile, on te respecte parce que tu appartiens à un autre homme, tu es la propriété de ton père, de ton oncle, de ton mari, de ton frère, voire de ton fils."

Si donc on s’occupait un peu plus des hommes, et en particulier des jeunes hommes que sont les frères et les garçons environnants, que des filles ?

Ce serait un des rôles de l’école. Encore faut-il qu’ils y soient à l’école, et qu’ils s’y sentent bien, et qu’ils lui fassent confiance... (voir à ce sujet ce que nous dit de l’école Philippe Meirieu, p 20 à 22).

Si donc on essayait de faire réfléchir chacun comme le faisait si bien Jacques DUEZ, ce professeur de morale, philosophe, qui permettait d’extra-ordinaires prises de paroles à ses élèves ?

Si on laissait les groupes de jeunes dans les classes se confronter et se réguler, sous le ferme accompagnement d’un animateur adulte ?

Auto-régulation du groupe plutôt qu’imposition de la même règle à tous. J’y reviendrai plus loin.

La Loi doit être la référence, donc la même pour tous, ce qui n’est pas le cas des règles ni des règlements (cf. Bernard DEFRANCE [1]). Les principes auxquels on se réfère doivent être les mêmes pour tous, mais leurs applications peuvent différer d’une situation à l’autre, d’un endroit à l’autre, d’une école, d’un groupe, d’une personne à l’autre.

Il faut sortir de ce tout ou rien qui m’apparaît comme le virus de la bureaucratie : ou bien tout le monde fait ce qu’il veut, ou alors tout le monde fait la même chose. Différencier ne veut pas dire filer dans l’anarchie, déréglementer ne veut pas dire déréguler.

Comment articuler confiance et maîtrise des dérives , un éternel problème de l’éducation, de l’école, comme de toute société.

Alors, le port du foulard à l’école, et surtout les comportements qui l’accompagnent (refus de participer à certains cours, par exemple) sont-ils une dérive ? font-ils offense aux principes (on dirait "républicains" en France) fondateurs dans toute démocratie : l’égalité, la liberté et la fraternité ?

- Liberté : la jeune fille vit-elle son appartenance culturelle (religieuse ? politique ?) vraiment comme ELLE l’entend ? Je me rappelle, au temps de la marche blanche, c’est, je crois, la grande soeur de Loubna Ben Aïssa qui disait, d’après ce dont je me souviens : je porte le voile parce que c’est ma liberté. Il est un gage de fidélité que je donne à ma famille, à ma culture et à ma religion, et je peux, retranchée derrière cette protection, faire ce que je veux. Alors, liberté pour l’une, oppression pour l’autre ? Il faudra donc juger au cas par cas.
- Egalité : au sein de l’école, s’entend. Car ce qui se passe à la maison ne regarde pas l’école. À l’école, derrière le voile, suis-je égale, suis-je à chance égale avec les autres, ou en voie de discrimination ?

- Fraternité : et c’est là que je retrouve la question de l’auto-régulation du groupe. Refuser de participer à un cours, se retrancher de l’activité d’un groupe, c’est une démarche violente, une agression, de même que quitter une classe sans autorisation et sans explication, ou quitter une réunion, un groupe sans s’expliquer. Il me semble que les autres élèves autant que les professeurs ressentiront cela comme une geste blessant, non confraternel, non consensuel. Le garçon menace ou injurie ? la fille refuse de participer ? c’est du même ordre. C’est donc aussi au groupe-classe de réagir en premier. Et au professeur, au titulaire, de réguler.

Voilà donc des critères de références à la Loi, une de celles qui fondent nos démocraties, comme les Droits de l’homme. Les règlements qui vont avec cela peuvent bien entendu différer d’un lieu à l’autre, d’autant mieux qu’ils seront élaborés AVEC les élèves, en tout cas avec leur participation. C’est prévu dans les textes.

Et on retrouve les questions soulevées par la mixité. Et aussi celles de la neutralité de l’enseignant. Mais aussi toutes les autres questions. La façon dont on aura géré au quotidien ces questions de base dans nos écoles sera exemplative et aura un lien avec la façon dont se règlent les autres conflits, à plus grande échelle. Car tout est lié, n’est-ce pas ? la question du foulard n’est pas sans lien avec l’ostracisme dont est victime le monde arabo-musulman depuis la guerre en Irak, et surtout depuis les attentats terroristes du 11 septembre. Et tout cela n’est pas sans lien avec le pourrissement du conflit au Moyen Orient. Tout est dans tout, n’est-il pas ?

Mais je m’arrête de parler. Je viens de découvrir un proverbe berbère qui dit : "Si Dieu n’a pas encore détruit le monde, c’est à cause des animaux et des petits enfants qui ne parlent pas."

Michel Simonis
_ ?17 janvier 2004

Notes :

[1Je vous recommande son site : http://www.bernard-defrance.net/accueil.php




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