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LARCENCIEL - site de Michel Simonis
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"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Le Tayak Wasi, centre d’éducation traditionnelle de Sarayaku
Article mis en ligne le 5 juin 2016
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SUITE DE L’APPEL (Juin 2016)

Le Tayak Wasi, centre d’éducation traditionnelle de Sarayaku, est sur le point de disparaître par son absorption dans le système éducatif officiel uniformisé suite aux nouvelles réformes de l’éducation qui ignorent l’éducation spécifique kichwa.

La disparition du Tayak Wasi du peuple de Sarayaku constitue une fois encore une violation grave des droits à l’identité, à la culture et à la transmission des connaissances et des savoirs de notre peuple.

Le Plan Tayak s’en verra fortement affecté car c’est au travers de cette école que les savoirs propres se développent et que les concepts complexes du Sumak Kawsay - “Bien vivre”, du Kawsak Sacha - “Forêt vivante”, du Sisa Ñampi – Frontière de vie et du Sasi Wasi – médecine traditionnelle, se transmettent.

Angun Gualinga


POUR EN SAVOIR PLUS sur l’école, centre d’éducation traditionnelle de Sarayaku et sur la menace qui pèse sur elle.

L’ÉDUCATION À SARAYAKU : PRÉSERVER SON IDENTITÉ AU CŒUR DE L’AMAZONIE

L’arrivée de l´école à Sarayaku

Perplexe lors de l’implantation de l’école primaire dans les années 1930, la communauté kichwa de Sarayaku a expérimenté différentes approches de cette institution, avant de trouver comment s’en servir pour dispenser une éducation adaptée au mode de vie des habitants. Berta Gualinga, professeur à l´école primaire de Sarayaku, décrit sa communauté avant l´arrivée de l´école : « Avant, les gens ici ne savaient pas ce qu’était une classe, il y avait de quoi se nourrir en abondance, tout le monde travaillait sur ses terres et il n´y avait aucune raison d´aller à l´école. »

Avec l’arrivée d’un calendrier scolaire, il a fallu réorganiser le temps, développer et implanter des concepts jusque-là inconnus des gens de Sarayaku et même créer de nouveaux mots en kichwa pour désigner ces concepts. Ni les mois, ni les jours de la semaine n’existaient pour les membres de la communauté. L’année n’était pas divisée en mois mais en saisons : il y avait la saison des fleurs, la saison des poissons, celle des fruits, des fourmis, des pluies, etc.

L’école comme moyen de lutte ?

Avant l’arrivée des compagnies pétrolières, apprendre à lire et à écrire n’avait qu’une importance relative. Les savoirs étaient transmis oralement et étaient tous relatifs au déroulement de la vie quotidienne au sein de la communauté. Mais la découverte, dans les années 1980, d’importants gisements de pétrole dans la région a fait prendre conscience aux habitants de la communauté qu’il était nécessaire de pouvoir défendre leur identité et leurs terres face au monde extérieur. Et lorsqu’en 1988, le collège est arrivé comme un complément de l’école primaire, de nouvelles matières ont été introduites au cursus des étudiants de la communauté ; Sarayaku avait commencé à concevoir l’éducation comme un outil de défense de sa spécificité.

Il est dès lors devenu fondamental que les enfants aillent à l´école puis au collège pour apprendre ce qu’est la Constitution, la nature des lois qui régissent l’Equateur et Sarayaku, les institutions et outils internationaux à leur disposition pour protéger la communauté et son mode de vie ancestral… Tout un langage juridique, jusque-là inconnu dans cette région isolée de l’Amazonie, est apparu au sein de la communauté. Cet apprentissage assidu, ainsi que des efforts de conscientisation constants ont permis à Sarayaku de mener avec succès un long combat contre l’exploitation pétrolière sur son territoire. En Août 2012, Sarayaku a gagné une bataille juridique historique : la communauté est sortie victorieuse de son procès auprès de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme. Cette affaire l’opposait à l’Etat équatorien, qui avait autorisé une compagnie pétrolière, la firme argentine CGC (Compagnie Générale des Combustibles), à exploiter les terres ancestrales de la communauté sans l’autorisation de celle-ci.

Depuis, la communauté et ses élèves entretiennent une véritable culture de la lutte et de l’activisme. Tous connaissent en détails l’histoire de Sarayaku. L’école a ainsi, dans la communauté, une fonction bien précise. Elle vise à la fois à enseigner aux jeunes le programme de l’éducation nationale, tout en leur permettant de défendre la singularité de Sarayaku en Equateur et sur la scène internationale.

Un système éducatif original

Face à la fragilité de la transmission orale et face à la perte des savoirs ancestraux, Sarayaku s’est donc servi de l’école pour archiver ses connaissances et les faire valoir comme une part intégrante de l’éducation de la communauté. Les cours de philosophie, notamment, sont primordiaux : les concepts occidentaux y sont enseignés, mais Sarayaku tente de privilégier des concepts tirés directement de la vie courante et des valeurs de la communauté. On envisage l’éducation à Sarayaku sous plusieurs formes. L’une est inhérente au mode de vie de la communauté, et l’autre se fait dans un cadre plus conventionnel pour nos sociétés occidentales : à l’école. C’est cette alliance entre l’école en tant qu’institution et l’éducation communautaire qui rend la lutte de Sarayaku possible. D’après Berta Gualinga, l’éducation c’est aussi apprendre à chasser, pêcher, reconnaître les plantes médicinales, coudre et tisser, ou encore préparer la Chicha (une boisson locale à base de yuca, la racine du manioc) et faire de la poterie. « La connaissance est dans la vie, dans la forêt, dans tous les lieux où les personnes œuvrent quotidiennement. Ce sont les connaissances fondamentales qui nous permettent de vivre en tant que peuples, peuples d´Amazonie. »

Vers une souveraineté des savoirs autochtones ?

L’éducation singulière de Sarayaku s’inscrit dans un processus de décolonisation et de réappropriation des savoirs du peuple kichwa. Elle passe aussi par la recherche d’alternatives face aux impasses énergétiques globales qui affectent la communauté. D´après Yaku Viteri, professeur au collège de Sarayaku, « La transmission de ces savoirs permet de développer l’économie communautaire et de renforcer l”autonomie du peuple. […] Le développement signifie : aller en améliorant les conditions de vie, mais sans perdre notre identité, sans détruire notre territoire. Renforcer l’économie communautaire et les liens de solidarité. » L’école à Sarayaku est un lieu de créativité, où l’on cherche des solutions aux défis auxquels la communauté fait face tout en promouvant un mode de vie sain. « Les élèves sont très conscients du fait qu’ils doivent préserver la nature, la Terre mère, parce que c’est là que résident nos savoirs et savoirs faire ».

Mais la communauté doit parfois faire face à des politiques gouvernementales qui ne sont pas adaptées aux contextes locaux. Une nouvelle réforme, l’Ecole du Millénaire (Escuela del Milenio), a été lancée. Elle vise à améliorer le niveau d’éducation grâce à une centralisation géographique des écoles par régions. Si l’idée peut séduire de prime abord, ce projet n’est pourtant pas adapté à certaines contraintes locales ; à Sarayaku, pendant la saison des pluies, les fleuves sont en crue et donc difficilement franchissables. Berta Gualiga explique que les élèves ne peuvent à ce moment-là pas se déplacer très loin. « Quand [les gens de l’éducation nationale] voient la carte, ils pensent que [l’école] est proche [pour les étudiants]. Ils n’ont pas conscience des distances réelles ». Les trajets en Amazonie diffèrent considérablement de ceux des villes ; les morsures de serpent et les piqûres de scorpion sont par exemple des réalités à prendre en compte. Un projet comme l’Ecole du Millénaire risque donc de provoquer une hausse significative de l’absentéisme ou même de la déscolarisation dans la région de Sarayaku. C’est une des raisons pour lesquelles la communauté résiste au projet et est actuellement en négociations pour trouver un accord avec le gouvernement.

Un équilibre fragile ?

La force des convictions de Sarayaku est évidente et la communauté s’illustre quotidiennement à travers sa lutte. Néanmoins, l’équilibre entre le mode de vie traditionnel de Sarayaku et l’influence d’un monde globalisé est fragile.

L’usage des nouvelles technologies est par exemple une question qui se pose pour la communauté. Elles sont à la fois un outil et une menace potentielle au maintien des traditions. Internet est utilisé, mais on y régule l’accès : il n’est disponible que dans certains créneaux horaires et le temps autorisé diffère selon les tranches d’âge. Les nouvelles générations sont dissuadées de passer tout leur temps à surfer sur le net et l’on privilégie un usage du web à la fois ludique et bénéfique à la vie de la communauté. Internet est en outre un moyen de communication extrêmement efficace et utile dans le cadre de la lutte de Sarayaku. Il rend possible des interactions avec d’autres communautés plus éloignées, ainsi que l’organisation rapide de mobilisations à une échelle qui dépasse les limites de la communauté.

Mais cet équilibre que s’efforce de maintenir la communauté pourrait facilement être altéré. Beaucoup de jeunes partent à présent étudier ou travailler en ville. Et si la plupart défendent les valeurs de Sarayaku, qu’en sera-t-il d’ici quelques décennies ? Que feront-ils des savoirs transmis par leurs aïeux et pour quels idéaux se battront-ils ? Ce sont autant de défis auxquels la communauté de Sarayaku doit faire face. Mais les récents succès de la communauté laissent espérer que Sarayaku parviendra à continuer à préserver efficacement la culture et les valeurs qui font sa singularité. Quoiqu’il en soit, il est évident que la communauté n’est pas en panne d’idées pour s’adapter au monde actuel.

Ecrit par Lamia Chraibi ainsi que Lucile Alemany, toutes deux membres de l’équipe Voix d’Amazonie.

P.S. :

Cet article et les photos viennent du site "Voix d’Amazonie". Un documentaire a été produit par Voix d’Amazonie.

Pour plus d’information et pour voir la bande-annonce de Voix d’Amazonie (sous-titres en français, anglais et espagnol), rendez-vous sur : http://www.voixdamazonie.com/p/le-projet.html
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Sur Viméo : http://www.voixdamazonie.com/search?q=sarayaku.




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