Bandeau
LARCENCIEL - site de Michel Simonis
Slogan du site

"To do hay qui ver con todo" (tout a à voir avec tout) Parole amérindienne.
Comprendre le présent et penser l’avenir. Cerner les différentes dimensions de l’écologie, au coeur des grandes questions qui vont changer notre vie. Donner des clés d’analyse d’une crise à la fois environnementale, sociale, économique et spirituelle, Débusquer des pistes d’avenir, des Traces du futur, pour un monde à réinventer. Et aussi L’Education nouvelle, parce que Penser pour demain commence à l’école et présenter le Mandala comme outil de recentrage, de créativité et de croissance, car c’est aussi un fondement pour un monde multi-culturel et solidaire.

Michel Simonis

Herrmann déplace les bornes
Interview. Peut-on rire de tout ?
Article mis en ligne le 23 janvier 2015
logo imprimer

"Tu te moques de l’autre tout en lui permettant de rire avec toi. Tu le mets en colère, mais tu lui permets de dissoudre son énervement en riant. C’est le rire intégratif. Très beau. Quelqu’un n’a pas mon opinion, n’est pas de ma bande, mais j’arrive à déplacer le nous et le vous, et à créer ainsi une zone de contact entre le vous et le nous. Cela me rappelle cette belle phrase de Wolinski : « L’humour est le plus court chemin d’un homme à un autre ».

Il y a là quelque chose de religieux. On crée par le rire une nouvelle zone de tolérance. C’est un autre magnifique rôle - social cette fois - de l’humour. Celui-ci ne doit jamais dépasser les bornes, il doit les déplacer. Le dessin de presse, c’est l’art des limites, l’art de savoir jusqu’où aller. Lorsqu’on parvient à annexer l’autre, à s’en faire un complice. lorsqu’on permet à des gens d’évoquer un tabou, nous augmentons la zone de liberté. Les humoristes sont des vérificateurs, voire des extenseurs de la liberté d’expression."

Le dessinateur de la « Tribune de Genève » disserte sur la liberté d’expression dans son métier.

Extraits de l’interview

Ignoble ?

Au sens propre. Ce n’est pas noble. On devrait répliquer à un gag par un autre. Inexcusable ? Ça, c’est très intéressant. Je suis un homme qui doute. Aussi dès la première seconde, la petite voix méchante en moi, la petite voix du doute m’a suggéré : n’y a-t-il pas eu provocation ? Oui, il y a eu provocation. Et c’était clairement assumé. Mais cela ne justifie rien. Et excuse encore moins.

Vous parliez de la fin de quelque chose. De l’innocence du dessinateur de presse ?

Oui, cette innocence a été assassinée dans l’attentat. Même si moi, je ne l’avais pas complètement, avant. L’humour de Charlie Hebdo n’est pas celui que je pratique. Le journal a pour sous-titre irresponsable. Lorsqu’il m’est arrivé de discuter avec des dessinateurs de presse français, de Charlie notamment, nous achoppions sur le mot autocensure. Moi je pratique l’autocensure. Mais difficile pour un humoriste de l’assumer.

Pourquoi censurer vos propres dessins ?

L’humour est une relation. On fait un gag avec quelqu’un. Il faut donc veiller à la manière dont l’autre va le recevoir.

Plus encore, le dessinateur de presse destine très directement ses traits d’humour à ses lecteurs.

Exactement. Mais en toute franchise, quand j’ai une idée, elle est pour moi. Il n’y a pas d’autocensure, à ce moment-là. On ne peut pas s’empêcher de penser ! Puis je regarde si cette idée est recevable. Parmi les lecteurs de la Tribune de Genève, il y a des gens qui n’ont pas du tout le même avis que moi, ni la même sensibilité, qui ne viennent pas de mon horizon. Je dois veiller à être audible. Si je me moque d’un élu MCG, il ne sera pas content, mais j’aimerais qu’il puisse, pourquoi pas ? rire un peu avec moi.

Les dessinateurs de « Charlie Hebdo » refusaient, refusent, eux, toute forme de censure.

Oui. Pour eux rien n’est sacré. Mais les Français ont des tabous : autocensure, en dessin de presse, ou social-démocratie en politique. Et cela a amené les journalistes de Charlie à beaucoup d’excès. Il y a chez eux quelque chose d’extraordinairement paradoxal : rien n’est sacré, donc aucune censure n’est admissible. Du coup, le sacré, c’est l’humour. Bel oxymore ! C’est intenable intellectuellement. Les dessinateurs de Charlie ou de Siné Mensuel - auquel je collabore un peu - sont extrêmement doués, mais leurs œillères idéologiques les empêchent d’avoir un regard critique et déontologique sur leur travail. Sans doute parce qu’ils ont bénéficié d’une parenthèse de 40 ou 50 ?ans, unique dans l’histoire de l’humour, durant laquelle la liberté était totale, née de la tolérance d’un pouvoir qui se sentait fort et ne craignait pas la satire.

Selon vous, on ne peut pas rire de tout ?

Il faut prendre en compte différents paramètres dans le rire. De quoi rit-on ? Ce qui est permis en matière de gags a beaucoup évolué. Il y a 200 ?ans, il était interdit de rire de la religion, et par-dessus tout, du roi. Il était interdit de rire du fort. Aujourd’hui c’est exactement le contraire. Le sacré, c’est le faible : l’enfant, le malade, l’infirme, le mort. On ne peut plus rire du faible, encore moins quand on est perçu comme fort.

Si l’on vous suit, rire des musulmans c’est les poser en forts. Se l’interdire revient-il à les considérer comme faibles ?

Il y a une ambiguïté épatante avec les Arabes, les musulmans et les juifs. On ne peut pas rire du juif, après ce qu’on lui a fait subir. Le juif, par rapport à l’Occidental, c’est le faible. Mais Israël, par rapport aux Palestiniens, c’est le fort. Il est donc tout à fait déontologique de se moquer de l’Israélien quand il opprime le faible musulman. Par ailleurs, s’il est ignoble de se moquer du musulman français - appartenant souvent à la partie non reconnue de la population -, on peut rire de l’Islam : être 1,5 milliard d’individus sur terre, ça rend fort. Donc parmi les musulmans de France, certains se sentent puissants de par leur nombre, alors que d’autres se disent : « quoi ? l’Occidental est venu nous conquérir, nous coloniser, nous imposer sa culture et en plus, il se fout de notre gueule. Outrage ! »

Dans notre morale actuelle, on ne devrait rire que du puissant, particulièrement quand on est le faible ?

Oui. C’est alors la victoire dans l’imaginaire. George Bush m’énervait profondément, je ne pouvais rien contre lui, le meilleur de mes arguments, il le balayait avec une bombe au napalm. Que me restait-il ? Lui dire : « OK tu as gagné, mais je t’emmerde ! » J’ai gagné contre lui dans l’imaginaire. C’est une des plus belles fonctions - psychologique - de l’humour. Comme le rêve, ainsi que l’a montré Freud. C’est la sublimation.

On doit se demander : « avec qui rit-on ? »

Il y a deux façons de rire avec quelqu’un : le rire inclusif et le rire exclusif. L’humour juif de Woody Allen est inclusif. Le rire exclusif ? « Les prêtres catholiques, tous des pédés ! » Et puis il y a entre les deux un humour étonnant : tu te moques de l’autre tout en lui permettant de rire avec toi. Tu le mets en colère, mais tu lui permets de dissoudre son énervement en riant. C’est le rire intégratif. Très beau. Quelqu’un n’a pas mon opinion, n’est pas de ma bande, mais j’arrive à déplacer le nous et le vous, et à créer ainsi une zone de contact entre le vous et le nous. Cela me rappelle cette belle phrase de Wolinski : « L’humour est le plus court chemin d’un homme à un autre ».

Il y a là quelque chose de religieux. On crée par le rire une nouvelle zone de tolérance. C’est un autre magnifique rôle - social cette fois - de l’humour. Celui-ci ne doit jamais dépasser les bornes, il doit les déplacer. Le dessin de presse, c’est l’art des limites, l’art de savoir jusqu’où aller. Lorsqu’on parvient à annexer l’autre, à s’en faire un complice. lorsqu’on permet à des gens d’évoquer un tabou, nous augmentons la zone de liberté. Les humoristes sont des vérificateurs, voire des extenseurs de la liberté d’expression.

Existe-t-il un moment pour rire des choses, et un autre pour s’abstenir ?

C’est crucial. Cette semaine, après le massacre, Doris Leuthard a avancé : « La satire n’a pas tous les droits ». Or à ce moment précis, elle n’avait pas le droit de le dire. On était dans le deuil, ce n’était pas audible, il convenait d’être en communion. Tu n’as pas le droit d’être dans le deuxième degré quand les autres sont dans le premier. Si tu n’es pas de la bande, tu es du côté de l’ennemi.

Interview par Pascale Zimmermann 16.01.2015

Pour lire l’article entier, Tribune de Genève >>




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.26
Hébergeur : OVH